katchimen

Katchimen : lieu de passage de l’invisible

L’importance symbolique du carrefour est universelle. Elle est liée à cette situation de croisées des chemins, qui fait du carrefour comme un centre du monde, véritable centre du monde pour celui qui s’y trouve placé. Lieux épiphaniques (lieux des apparitions et des révélations) par excellence, les carrefours sont hantés par les génie, esprits, etc, généralement redoutables, que l’homme a intérêt à se concilier. Dans toutes les traditions, on a dressé aux carrefours des obélisques, de autels, des pierres, des chapelles, des inscriptions: c’est le lieu qui provoque à l’arrêt et à la réflexion. Il est aussi lieu de passage d’un monde à un autre, d’une vie à une autre, de la vie à la mort.

Le carrefour en Afrique

En Afrique, et surtout dans les régions de forêts et de savanes, le carrefour revêt l’importance d’une chose sacrée. Chaque fois que les pasteurs peuls se rencontrent dans une clairière, à la croisée des chemins, ils la baptisent: carrefour de la rencontre ou de la résidence, et le lieu devient sacré à la suite d’un rite précis. Le maître de la route, l’initié , entre en rapport avec les esprits de l’endroit, soit par rêve, soit par le moyen de plantes spécifiques; selon la densité occulte du lieu, ce dernier deviendra campement ou carrefour de rencontre durant plusieurs jours. On y sacrifiera des animaux, chèvre tachetée, bœuf ou mouton; on y interprétera les cris et les mouvements des oiseaux, de la tourterelle en particulier, car elle est messagère des dieux et son cœur est sans agressivité.

Chez les Bambara du Mali, on dépose aux carrefours des offrandes, outils, coton, brut, tissus, etc, aux génies Soba, qui interviennent constamment dans la destinée humaine. Il en va de même chez les Baluba, Lulua et autres Bantous du Kasaï. Mais le carrefour, lieu de passage par excellence, est aussi l’endroit où l’on peut, préservé par l’anonymat, se débarrasser des forces résiduelles, négatives, inutilisables, dangereuse pour la communauté: les Bambara y déposent les ordures du village, chargées d’une force impure, que les génies seuls peuvent neutraliser, ou transmuter en force positive.

Pour cette même raison, les Bambara déposent aux carrefours les objets ayant appartenu aux morts. Les génies des carrefours sont censés absorber les forces dont on se défait ainsi, et qui constituent pour eux une sorte de nourriture qui sera rendue aux hommes sous forme de dons débarrassés de toute souillure.

On invoque particulièrement la protection de ces génies dans les moments importants de la vie collective, notamment à l’époque des semailles. Toujours les Bambara, les vieillards c’est à dire ceux qui ont le moins à redouter des génies invisibles-vont déposer aux carrefours les nouveau-nés dont la légitimité est douteuse, on y enterre les anormaux, notamment les hydrocéphales, on y dépose les objets contaminés par les circoncis pendant leur retraite, période de passage où, n’étant plus des enfants et pas encore des hommes, ils rendaient impur ce qu’ils touchaient.

En Afrique centrale, J-P Leboeuf a noté une croyance analogue chez les Likouba et Likouala du Congo, qui se débrassent des ordures chargées d’une force dangereuse aux carrefours. Les carrefours de l’Autre Monde sont non moins importants, et redoutables. Pour les Bantous du Kasaï, c’est au carrefour de la Voie lactée que le tribunal divin départage les âmes, entre l’Est et l’Ouest, directions du paradis ou de l’enfer, à mi-chemin entre le monde terrestre et le monde ouranien transcendent.

Les applications pratiques de ce symbole sont nombreuses: ainsi la terre des carrefours est entrée dans la préparation des ingrédients qui sont utilisées dans les ordalies et les opérations divinatoires. C’est également aux carrefours que les femmes Lulua et Baluba-auxquelles incombe le soin des plantations-déposent les prémices des récoltes. Si le village est menacé de disette, c’est la population tout entière qui se prend processionnellement aux carrefours les plus proches, pour y déposer des offrandes de vivres et de vieux ustensiles de ménage destinés aux âmes des ancêtres.

Aux carrefours encore, les femmes, qui viennent de sevrer leur enfant et relèvent de l’interdit sexuel accompagnant la période d’allaitement, vont sacrifier une poule blanche aux âmes des enfants morts. Au Cameroun, dans la zone forestière, les carrefours sont en rapport avec les génies engagés dans les cultes de fécondité. En Guinée, des offrandes aux carrefours sont attestés chez de nombreux peuples dont les Yacouba, les Toma, les Guéré, les Kissi, etc.

R.E Dennet fait état de l’existence au Nigéria (Yoruba) de la représentation, sous forme d’un corps humain à quatre têtesn de la divinité Olirimeri, appelée à Abomey celui qui regarde les quatre points cardinaux.
Pour les Bambara, le carrefour incarne le point central, premier état de la divinité avant la création, il est la transposition du croisement originel des chemins que le créateur traça au début de toute chose, avec sa propre essence pour déterminer l’espace et ordonner la création.

Le carrefour en Amérique et dans la Caraïbes

Ces traditions on été transportées en Amérique et dans la Caraïbes par la traite négrière. La première divinité invoquée dans les cérémonies vaudou (Legba ou Atibon Legba pour les Fon du Dahomey, en Haïti, Esu Elegbara, ou simplement Exu, chez les Yoruba du Nigéria ou du Brésil) est considérée comme le messager intermédiaire entre les hommes et les autres divinités.
Elle est appelée l’homme des carrefours au Brésil, parceque là où se croisent deux rues, là se trouve Exu, on dit qu’Exu a révélé l’art de la divination aux hommes.

A Cuba, sous le nom d’Eleggua, en Haïti comme en Afrique, il apparaît aux portes, car il ouvre et ferme les chemins. Il est en Haïti le maître des carrefours et des routes, le gardien de toutes les entrées; aux carrefours il reçoit également l’hommage des sorciers et préside à leurs incantations et leurs envoûtements.
On y a recours lors des procès à gagner, des mariages ou de projets à accélérer. On trouve encore de nos jours des couverts dressés, des assiettes avec des bougies allumées, du riz, un poule blanc ou noir mort, des coqs de combat et plus rarement un mouton. Des crapauds à gueule cadenassée sont utilisés en période électorale.
La poule sacrifiée peut être placée au pied d’une pancarte noire où les indications sont portées en blanc. On peut trouver quelqu’un couché dans ces carrefours entouré de bougies pour conjurer un sort, le vendredi 13 un jour propice.

Legba/Kalfu: ambivalence

Papa Legba ou Atibon-Legba est le dieu des portes, le maître des carrefours et des croisées de chemins et le protecteur des maisons. En vertu de ces différentes fonctions, il est invoqué sous les noms de « Legba-nanbayè » (Legba des barrières), de « Legba-calfou » (Legba des carrefours) ou « Grand chemin », de « Legba Mait’ bitation » ou « Legba Maiť habitation ».
En tant que dieu qui sait toutes choses, il porte l’épithète d’Avadra. C’est Legba qui garde toutes les entrées par lesquelles passent les esprits bons ou mauvais. Aucune cérémonie ne peut commencer sans qu’une prière ne lui ait été adressée pour qu’il consente à ouvrir la barrière aux dieux :

Vodou Legba, ouvre-moi la barrière,
Pour que je rentre.
Lorsque je retournerai, je remercierai les loa.

Abobo.

Atibon-Legba est sans aucun doute l’une des divinités les plus augustes du panthéon vodou. C’est le grand Ancêtre qui vient avant tous les dieux et qui leur permet de recevoir les hommages de leurs fidèles. Chaque fois qu’un repas sacrificiel est offert aux loa, il est le premier servi et les premières gouttes de toute libation de rhum sont pour lui.

Vévé Legba

Comme toute figure symbolique, Legba a un aspect faste et un aspect néfaste. Kalfu est l’équivalent de papa Legba du rite Rada dans le rite Petro. Il est considéré comme un loa de la lune qui surveille les carrefours. Tous les deux se tiennent dans les coins opposés de tous les carrefours et sur les côtés opposés de toutes les portes. C’est de là que vient le nom de Kalfu qui signifie « carrefour ». Où vous en trouvez un, l’autre n’est jamais bien loin. Même leurs vêtements sont les mêmes, ce qui signifie que le seul moyen de les différencier est de les observer de près, car Kalfu est plus sobre en couleur, comme s’il était éclairé par la lune au lieu de la lumière du soleil.

En « règle générale », Kalfu est sollicité dans les rites Pétro pour convoquer des esprits malveillants. Sa simple arrivée convoque des esprits plus sombres, et il est préférable de garder le silence en sa présence. Le mécontentement et l’animosité le suivent partout, mais il est aussi une force d’ambition créatrice.

Le combat de l’Europe

Dans tout l’Europe, c’est aux carrefours aussi bien qu’au sommet des monts maudits, que se retrouvent, pour célébrer leurs sabbats, diables et sorciers. N’est ce pas dans un dessein de conjuration, de sacrifice expiatoire, d’imploration, que le monde chrétien a multiplié aux carrefours les croix, les calvaires, les statues de la Vierge et des saints, les oratoires et les chapelles, où, dans certains pays, des cierges brûlent sans cesse?
Le carrefour peut avoir en effet un aspect bénéfique : c’est le lieu où l’on retrouve la lumière où apparaissent aussi les bons génies, les ancêtres, les fées bienfaisantes, la Vierge ou les saints.

Conclusion

Quelles que soient les civilisations, le carrefour c’est l’arrivée devant l’inconnu et comme, en face de l’inconnu, la réaction humaine la plus fondamentale est la peur, le premier aspect du symbole est l’inquiétude. Dans les rêves, il trahit le souhait d’une rencontre importante, solennelle, en quelque sorte sacrée; il peut aussi révéler le sentiment qu’on se trouve à la croisée des chemins et qu’une orientation nouvelle, décisive, est à prendre.

D’après l’enseignement symbolique de toutes les traditions, un arrêt au carrefour semble de rigueur, comme si une pause de réflexion, de recueillement sacré, voire de sacrifice, était nécessaire avant ka poursuite du chemin choisi.

Sources:
-Dictionnaires des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant
-Les mystères du Vaudou de Laënnec Hurbon
-Les grands dieux du vaudou haïtien d’Emile Marcelin

L’univers magico-religieux antillais de Geneviève Leti


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