Analyse anthropologique d'une chanson de biguine _ sorcellerie

Analyse anthropologique d’une chanson de biguine : sorcellerie


Je me rappelle que ma maitresse de CM1 nous avait enseigné la chanson Marie-Clémence. Nous la chantions sans nous préoccuper de sa signification. Et c’est en lisant le livre d’Esther Eloidin, que j’ai vraiment ouvert mes yeux sur les enjeux socio-culturelle qui se cachent derrière nos chansons grivoises et paillardes. Une travail colossal que je vous invite à découvrir!

Source : Quatre siècles de chansons grivoises et paillardes aux Antilles-Guyane d’Esther Eloidin

Contexte historique

Aux Antilles française, comme partout ailleurs, quand un individu est confronté à beaucoup de malheurs, il l’attribue à autrui ou à la sorcellerie (sort, envoûtement). Il n’est pas toujours facile de déterminer l’origine de ces croyances, mais elles restent bien vivantes encore aujourd’hui.

Les accusations de poisons et maléfices aux Antilles sont très présentes dans la sociétés esclavagistes à partir des années 1710-1720. Le phénomène restera vivace jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848.

Apportées d’Amérique du Sud, d’Afrique ou d’Inde, l’idée des maléfices s’est enracinée dans la culture antillaise. Elle suggère tant une notion de souffrance et de soin qu’un référence à la magie ou au sacré.

Contexte économique et social

Le quimboiseur est celui qui détient les secrets ancestraux sur l’utilisation des plantes. Il tient un rôle majeur dans la société antillaise. Très souvent, il est consulté pour des questions politiques, des raisons sentimentales, des difficultés à trouver un emploi ou pour nuire à quelqu’un.

Seul capable de retourner un sort à l’envoyeur, on le craint. Il agit toujours comme un sorcier mercenaire qui travaille pour le compte d’un client qui le paie. Même à distance, il peut faire le bien comme le mal.

Les même qui fréquentent gadè-zafé en dépit des réprobations du clergé, vont parallèlement, à la messe à l’église.

Dans la société antillaise, les faits et gestes d’un individu suspecté de malveillance peuvent être scrutés. Par ailleurs, un animal, qui ne se trouve pas dans son environnement naturel ou qui présente quelques déformations est considéré comme une bête envoyée pour vous faire du mal, une bête maléfique.

Si c’est un crabe, il est écrasé et si c’est un insecte, il est brûlé. Quelqu’un qui décède dans ces circonstances bizarres, est la preuve qu’il avait pris la forme de l’animal en question (Yo pran papiyon a, Yo brilé tout’ tèt li/Marie-Clémence lévè, épi djol li brilé).

On dit de ces personnes qu’elles ont passé un pacte avec le diable. On les désigne alors comme des gens gagés ou engagés. Elles sont contraintes de nuire et ont une dette envers leur protecteur. Toutefois, au moment de mourir, elles « déparlent », c’est à dire elles avouent les meurtres et maléfices dont elles ont été les auteurs.

Contexte culturel

La culture antillaise est imprégnée d’une dualité, alimentée par toutes sortes de croyances et superstitions. Les Antilles accordent autant d’importance au monde visible qu’au monde invisible. En effet, ils croient aussi bien à l’existence de Dieu qu’à celle du démon. Leur vie sera conditionnée par cette dualité.

Ils craignent les esprits des morts, évitent les poules noires attachées par les pattes et d’autres croyances relatives à des objets magiques. Le quimbois tombe entre les deux. Il peut tuer autant qu’il peut guérir tout dépend de l’utilisation que celui qui le pratique en fait.

On peut y trouver des créatures surnaturelles avec des similarités aux esprits du Vaudou. Le monde inquiétant des quimboiseurs est composé de diablesses, de séances occultes et de pratiques malfaisantes. Parmi les crétaures surnaturelles, on retrouve les gens gagés qui se transforment en animaux d’apparence inoffensive pour se procurer les ingrédients nécessaires à des filtres.

De même, certains animaux comme les chats, serpents, crapauds, chauve-souris, poissons, araignées ou mouches, le crapaud cadenassé, les poules noires avec les pattes attachés, le « krab sowsié », les papillons, les araignées, les chèvres, les libellules entrent dans la fabrication de sortilèges et ont une signification précise. Par exemple, le papillon noir est annonciateur de malheur ou de deuil (Ou tounin papiyon, pou ou té sa tué sè’ou).

Le crabe ou cyrique, quant à lui, est considéré comme un animal maléfique. Tout comme le papillon dans Marie-Clémence, il peut être une personne gagées pouvant subtiliser des brins de cheveux et des fragments d’ongles pour préparer des maléfices. Sous sa coquille déposée, à un trois-chemins, on peut cacher un bout de papier sur lequel est porté le nom d’une personnes destinée à l’érrance (Sirik té ka véyé, i tjinbé wou an volan).

Dans Marie-Clémence, on sent bien l’influence occulte. Le texte de la chanson est riche de symbolisme.

Le samedi matin dont il est fait mention dans la chanson correspond au jour de Baron samedi selon la tradition vaudou. Dès son réveil, Marie-Clémence prononce la mort des énergies et a l’intention de poursuivre sa phase de transmutation dans la soirée (Marie-Clémence lévé/ En samedi bon matin/I dit la journée belle…Mais au souè ké plus belle).

Le cristal fait également partie des objets utilisés dans les rituels quimbois. Il est le symbole de la voyance et permet de favoriser la lucidité d’esprit, de capter les reflets de la pensée (Samedi de carnaval, Mwen kay « Palais Cristal »/ Mwen fé fè Sirik wè, sa yo di a pa vré).

Le carnaval est propice à ce genre de rituels surtout durant le carême. Au petit matin, ont peut découvrir, dans des carrefours, des quatre-croisés, des sens giratoires, mais aussi sur certaines plages et des cimetières, des objets ayant servi à des rituels. Ces pratiques ont lieu pour obtenir des choses ou se protéger de mauvais sorts.

Une tradition considère l’eau comme étant dotée d’un pouvoir purificateur. Il existe aux Antilles un rituel appelé bain démarré qui se prend à l’embouchure d’une rivière entre le 31 décembre et le 1er janvier. Ce bain permettrait de purifier son corps, de se débarrasser de toutes mauvaises choses et se délivrer de toutes impuretés. Il peut aussi être pris à un moment important de sa vie ou prescrit par un quimboiseur pour conjurer un mauvais sort (Mwen ké néyé ko mwen dan gran lan mè blé’a/ Déyè gwo pil roch la)

Approche socio-psychologique

Marie-Clémence est le récit pathologique de beaucoup de femmes antillaises. Ce récit implique les mêmes adversaires : une femme, son amant, une rivale désirant séparer le couple. Selon Viviane Rolle-Romana, dans Psychothérapie d’antillaises ensorcelées: « La rupture est souvent provoquée par ne intervention maléfique qui contraint l’homme à délaisser compagne et enfants. La femme attaqué est épargné au détriment de sa fille qui tombe malade ».

Pour nuire, l’agresseur doit avoir un minimum de contact avec sa victime. Aux Antilles, la sorcellerie entre personnes d’une même fatrie ou une même famille est souvent évoquée. Les cas de famille déchirées par des affaires de sorcellerie sont argués. Et l’ultime solution espérée reste le retour du sort à l’envoyeur (Marie-Clémence, mafi, sa ou fè’a pa bien).

On observe, dans ces conflits en sorcellerie, un dérapage vers des troubles mentaux. L’individu perd l’esprit et toutes ses capacités. La persécution magique, conduit à une réinterprétation des interactions initiales entre la personne sur qui pèse la malédiction (équivalent d’une justice divine), le sorcier et sa victime. Nous assistons alors un évènement ou un fait de société (Les ennemis déclaré mwen sé an fanm/Ouélé la rue Dauphine).

Les protagonistes peuvent aller jusqu’au règlement de compte, au harcèlement moral ou à la violence physique. La rixe peut être si violente que l’histoire peut dégénérer et conduire à la mort de la victime ou du coupable (Way! Ladjé mwen, ladjé mwen/ Sèl bagay ou ni piu fè, fouté kow adan lanmè).

Marie-Clémence lévé an samedi bon matin
I di la jouné bèl, mé o swè-a ké pli bèl
Samedi de carnaval, mwen kay « Palais Cristal »
Mwen ké fè  » Syrique  » vwè, sa yo di a pa vré.
Way! Ladjé mwen, ladjé mwen, ladjé mwen

Mwen ké néyé ko mwen
Adan gran lanmè blé’ a
Déyè gwo pil roch la (bis).
Les ennemis déclaré, mwen sè an fanm maudit
Yo pran papiyon a, yo chodé tout’ tèt li

Le lendemain matin, ouélé la rue Dauphine
Marie-Clémence lévè, épi djol li brilé.
Way! Ladjé mwen, ladjé mwen, ladjé mwen
Mwen ké néyé ko mwen
Adan gran lanmè blé’ a
Déyè gwo pil roche la (bis).

Marie-Clémence ma fi, sa ou fè’a pa bien
Ou touné papiyon, pou ou té sa tué sè’w la
Syrique té ka véyé, i tjembé’w an volan
Sèl bagay ou ni pou fè, fouté ko’w adans lanmè.

Way! Ladjé mwen, ladjé mwen, ladjé mwen
Mwen kay néyé ko mwen
Adan grand lanmè blè’ a
Déyè gwo pil roch la (bis).
Marie-Clémence modi,
Tout’ bagay li modi,
Patat’ bouyi modi,
Makadam li modi (bis)!

Ladjé mwen, ladjé mwen, ladjé mwen
Mwen ké néyé ko mwen
Adan gran lanmè blé’ a
Déyè gwo pil roch la (bis).

Marie-Clémence, biguine de Saint-Pierre : chanson créoles d’avant 1902- recueillies par Victor Coridun

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