la vierge du grand retour

La Vierge du Grand Retour

Raphaël Confiant
Roman caribéen
Parution en 1996

« En janvier 1948, un événement extraordinaire déchaîne les passions dans l’île de la Martinique, aux Antilles françaises : l’arrivée d’une vierge rédemptrice, qui surgit après avoir traversé l’Atlantique sur une simple barque. Cette Madone du Grand Retour, du nom officiel que lui donne l’évêché, vient sauver le peuple martiniquais. Pendant trois mois, sa statue sera promenée de paroisse en paroisse, suscitant des miracles, déclenchant des conversions …

On croit l’entendre lancer  » de graves avertissements « . Les Noirs et les Indiens se dépouillent de tous leurs biens dans l’espoir d’obtenir sa grâce : tous rêvent d’être délivrés de la plantation de canne à sucre et de s’affranchir de la tutelle de ces pharaons modernes que sont les grands Blancs.
Dans une atmosphère d’hystérie collective, nous retrouvons les personnages emblématiques de Raphaël Confiant : Philomène, la péripatéticienne féerique qui règne sur le quartier mal famé du Morne Pichevin, Adelise, sa nièce, enceinte de onze mois et dont tout un chacun espère qu’elle porte en elle un nouveau messie, Rigobert, le fier-à-bras, Manoutchy, le coolie qui rêve de l’Inde de ses ancêtres ; Fils du Diable en Personne et Bec-en-Or, personnages hauts en couleur s’il en est…

A eux, se joignent de nouvelles figures, tel Dictionneur, jeune bougre qui a appris le Littré par cœur. Choc des religions, choc des cultures et des langues : ce roman quasi épique est servi par un style magnifique autant que truculent et une langue qui  » réinvente  » le français. « 

Mon avis

Au lendemain de la guerre, alors que la Martinique se débat dans de graves problèmes économiques et que les grèves se multiplient sur les plantations de canne a sucre, on annonce l’arrivée dans l’île d’une vierge rédemptrice suscitant des miracles extraordinaires. Ainsi se résume le roman de Raphael Confiant qui dénonce cette vierge car la religion est depuis toujours l’arme des grands blancs pour faire taire les noirs et les faire travailler.

Mais, s’il y a bien démystification, ce n’est pas dans le but de rejeter toute religion car croire est le propre de l’âme antillaise, ce qui fait a la fois sa faiblesse et sa force. Aussi la Vierge, tout en mettant en évidence le mensonge misérable des colons est en même temps un hymne a la foi antillaise, une foi unique a ce peuple.

Produit de son histoire, celle-ci se caractérise par un syncrétisme qui met sur le même plan croyance en Dieu et au Quimbois et une intensité d’émotion qui va jusqu’au délire. Il ne fait pas de doute que Confiants’attaque dans ce roman au rôle qu’ajoute historiquement la religion catholique aux Antilles. Religion de l’Autre, du colonisateur, elle représente avant tout sa loi et sa culture. Car enfin de quelle couleur est ce Dieu qu’adore l’Antillais catholique? Dictionneur force Philomène a se poser la question:

-Tiens! Ouvre donc tes missels, va a l’église ou alors calcule dans ta tête et tu verras qu’ils n’ont pu qu’être blancs et bien blancs. TOUS! Depuis Abraham, depuis Moïse, depuis Saint Michel, depuis Joseph jusqu’à Saint Paul, ils ont tous des peaux roses de bébé. » « Hon! finit-il par lâcher au bout d’un moment. C’est a savoir si Dieu le père lui-même n’est pas un aryen.

La religion catholique permet d’imposer aux noirs la morale et la culture des blancs. Ainsi a une époque ou « la marchandise d’En-France avait plus de prestige que la marchandise pays, les Antillais sont-ils tout particulièrement réceptifs a cette vierge made-in-France. Or, la venue la Vierge du Grand Retour est avant tout une « manigance de la caste béké » qui a pour but de rendre les noirs plus dociles. Elle n’est finalement qu’un substitut du fouet.
Nous sommes en effet en 1948, la Martinique est maintenant un département et non plus une colonie et ce que les grands planteurs n’ont plus l’espoir d’obtenir par la force: soumission et travail dans les champs de canne, ils espèrent encore l’obtenir par la religion. Ainsi les instigateurs de la venue de la Vierge du Grand Retour sont-ils des êtres immoraux, l’évêque le premier.

Chacun a son propre agenda, politique pour Bertrand Mauville, économique pour les békés. La venue de cette Vierge est une vaste tromperie a l’issue de laquelle le nègre devrait reprendre docilement le chemin des champs de canne, les poches allégées de tous les dons faits a la Madone. Le dépouillement est orchestre sur une grande échelle et rappelle I’organisation d’un hold-up avec camion a dix roues, argent entrepose en secret, etc. Un hold-up dont le « parrain » est l’évêque et dont les sbires sont les grands planteurs.

Cependant, la Vierge ne se contente pas de remettre la religion en question. Le roman nous montre également comment les antillais vivent leur religion a travers les comportement, les paroles et les pensées des personnages. Or, dans ce pays où se mêlent des races et cultures multiples, la religion elle-même ne peut être qu’un syncrétisme. Aussi trouverons-nous dans ce roman des éléments religieux et des croyances appartenant a de multiples cultures: religions africaines et hindous, Vaudou, Quimbois.

Au commencement, Yahvé Dieu créa le Morne Pichevin et la Cour Fruit-à-Pain au beau mitan de Fort de France Or une chaleur sans pareille régnait sur la terre, des échardes de feu tournoyaient au-dessus des eaux glauques de la Ravine Bouillé.

Yahvé Dieu dit: « Que la fraîcheur soit! » et la fraîcheur fut. Le boulevard de La Levée et la place de la Savane s’ornementèrent à la venvole au flanc de tous les quartiers qui ceinturaient la ville. Dieu vit que la fraîcheur était bonne et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière « devant-jour » et les ténèbres « brune du soir ».

Puis Dieu ajouta: « Faisons la négresse Philomène à notre image, comme notre ressemblance et qu’elle domine les quarante-quatre marches, la Cour des Trente deux Couteaux et le Pont Démosthène. Qu’elle commande aux hommes de peine, aux marins en dérade, aux joueurs de serbi et de dominos, aux djobeurs du Grand Marché, aux dockers et à l’ensemble des femelles de céans! »

Dieu créa Philomène à son image et elle devint une mamzelle féerique, toujours drapée dans une robe fourreau couleur firmament. Dieu la bénit et lui dit: « Sois bréhaigne à jamais, plus bréhaigne que le papayer mâle car tes entrailles ne sont point faites pour connaître les mille douleurs de l’enfantement.
Tu devras t’ouvrir à l’homme, à tout homme; riche ou dénanti, noir ou blanc, vert ou à maturité et lui bailler du plaisir afin de l’aider à supporter sa condition ».

Dieu créa Rigobert mais ne le bénit point. Dieu dit: « Qu’etcétéra de millions d’années de maudition pèsent sur l’écale de ta race ! Je ne t’offre ni herbes rares ni semences mirifiques qui sont sur la surface de la terre. Rien ne t’appartiendra hormis la seule peau de tes fesses, rien ne te sera concédé ».

Dieu vit tout ce qu’il avait fait: cela était très bon.

Considérant alors son ouvrage, Dieu accorda aux nègres la bamboche du septième jour.

Source: Délire religieux dans La Vierge du Grand Retour de Françoise du Rivage


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