Diab-la

Diab-la ka mayé déyè lapot légliz

Le mois de décembre arrivait à grand pas, les antillais commençaient à dépoussiérer leurs cantiques de noël en vue des festivités. C’était donc le moment pour les mauvais esprits de déguerpir afin de retourner vers leurs demeures. En effet, ils devaient absolument respecter le pacte entre le BonDieu et Papa Diable.
Il était de notoriété publique dans le ciel tout comme sous terre que le BonDieu et Papa Diable se retrouvaient une fois par mois dans une buvette près du canal de Levassor à la Martinique.

Ils sirotaient paisiblement leur ti punch comme de vieux amis, tout en se remémorant le bon vieux temps. Mais un jour, lors d’une partie de sébi, Papa Diable un peu éméché perdit son pari contre le BonDieu. Et depuis ce jour, les démons, les soukougnans, les dorlis, les mauvais esprits et consort devaient cesser toutes diableries du 1er au 25 décembre.

C’est donc résigné par ce pacte que Ti bèt fè, un mauvais esprit des champs de canne s’en allait se reposer dans les bois. Mais sa paisible marche vers son kapokier, fut interrompue par la vision d’une belle jeune fille qui se promenait. Ne voulant pas l’effrayer, il se cacha furtivement derrière un goyavier et l’a contempla dans toute sa splendeur. Elle se mouvait entre les arbres sans se soucier de tomber sur les démons qui rodaient dans les parage

D’ailleurs, Ti bèt fè n’hésita pas à chasser les malotrus qui voulaient l’effrayer ou lui sucer tout son sang. Piqué par la curiosité, il l’a suivi jusqu’à sa case et découvrit qu’elle se nommait Arlette. Elle était la fille d’un amour interdit entre une amarreuse et le commandeur de l’habitation. Et qu’elle devait prochainement se marier à un certain Rigobert, le mécanicien attitré du béké.  

À force de l’observer à la dérobée, l’amour commençait à envahir son cœur éteint depuis si longtemps. Consumé par le brasier ardent de la passion, Ti bèt fè décida qu’il devait faire la cour dans les règles de l’art à sa bien-aimée. En espérant qu’elle le choisirait au lieu de cet imbécile de Rigobert. De ce fait, il attendit patiemment l’archange Uriel pour jouer au domino avec les compères des bois.

L’archange Uriel aimait visiter l’île afin de savourer tous les délices qu’elle offrait. Il aimait jouer, boire du rhum, parler créole et bien évidemment courtiser les belles femmes.
-Uriel, j’aimerais me transformer en un homme tout comme toi pour courtiser une belle jeune femme.
-Ma parole Ti Bèt fè ! Tu as trop bu ! Il y a déjà assez d’entité du ciel et des ténèbres transformées en homme sur cette île. Si tu te transformes l’équilibre en serait rompu ! Et je te signale également, que tu te dois de respecter le pacte de ton maître.
-Oui, je le sais mais je ne peux pas attendre la fin de Noël, sinon elle se mariera avec un autre.
-Je n’y peux rien, c’est la loi.
-La loi pour qui ? Je n’ose même pas imaginer la tête de son ton supérieur lorsqu’il découvrira tes enfants qui pullulent dans toute la Caraïbes.
-Tu n’oseras pas !
-Je sais que dans la hiérarchie céleste, les Séraphins sont au-dessous de tout. Et manque de pot pour toi, un certain Séraphin vient souvent à la Martinique. Apparemment il est très friand du rhum de l’île tout comme toi.
-Ou sé an bèl ti isalop ! Cela m’apprendra de trop fréquenter les entités de ton espèce. Va chez ma fille Isabelle à Rivière Salé, elle saura quoi faire.

Et sans même un remerciement, il s’en alla rapidement vers la petite case de d’Isabelle, la fille de l’archange Uriel. La grande quimboiseuse l’attendait déjà, assise fièrement sur sa berceuse dans sa chambre.
-Enfin te voilà Ti bèt Fè.
-Ton père a eu le temps de te prévenir ? demanda le mauvais esprit étonné.
-Bien sûr que non, tu sais très bien qu’il n’a pas le droit de m’adresser la parole. Néanmoins, j’ai hérité de ses nombreux dons. De ce fait, je t’ai préparé un parfum qui te permettra de te transformer en un homme. Et qui empêchera les hommes du ciel de te détecter. Ainsi aucune entité du ciel ne pourra te dénoncer.
-Je me transformerai en un bel homme j’espère ?
-Bien évidemment !
-Merci
-Avant de partir, je dois t’avertir que rien n’est gratuit dans ce bas monde. Tu dois la séduire avant le 25 décembre sinon tu devras quitter l’île et rejoindre ton maître sous terre pour l’éternité.
-Et si je réussis ?
-Tu pourras garder ta forme humaine pendant sept ans et par la suite,redevenir un mauvais esprit des champs.
-C’est parfait.
-Attention, il faut la séduire naturellement sans sorcellerie.
-Et merde !
Tonnè, il comptait sur un quimboiseur de Macouba pour lui concocter un élixir d’amour. Patat’sa, Ti bèt fè devait la séduire comme n’importe quel homme !

Arrivé près de son kapokier, il s’aspergea d’une goutte de l’élixir et se transforma en un bel homme. C’est avec gaité qu’il s’en alla vers les cases pour assister à son premier chanté nwèl. Les tambours commençaient à résonner et la délicieuse odeur du gros jambon de noël titillait les papilles. Les hommes, les femmes et les enfants étaient tous rassemblés en chantant allègrement les cantiques.

Ti Bèt Fè se joignit à la célébration et chanta sans aucun scrupule les louanges du BonDieu. Il en profita pour se présenter afin d’entamer une chaleureuse conversation avec sa bien-aimée. Et au fur et à mesure de leur rencontre lors des chanté nwèl, la complicité s’installa. Rigobert commençait à perdre de plus en plus l’attention de sa fiancée. En effet, elle songeait souvent à Bernard-Félix, un homme avec qui elle partageait énormément de point commun.

La messe du 24 décembre arrivait à grand pas, sans plus attendre Ti Bèt Fè déclara sa flamme à la belle Arlette. Mais au moment, où elle allait confesser également son amour envers lui, une espèce d’imposante femme vint à leur rencontre en tenant deux bébés dans ses larges bras :
-Espèce de chien ! Tu croyais m’échapper ! Que tu le veuilles ou non, tu vas devoir assumer tes deux enfants !
-Madame, je ne vous connais pas.
-Tu me connais très bien et même toutes les parties de mon corps ! Je dirai même au plus profond de mon être ! Tonnè !
-Je ne vous ai jamais touché, Madame.
-Ne commence pas à mentir ! Tu as tellement bien profité de moi que tu m’as donné des jumeaux. Une fille et un garçon que tu vas même reconnaitre ! Mes enfants ne seront pas des bâtards, oui !
-Il y a erreur ! Je suis un homme respectable.
-Regarde toi ! Tu trouves que tu es un homme respectable ? hurla la bonne femme en brandissant un miroir afin de lui montrer son visage de menteur. Face à son reflet, Ti Bèt Fè comprit la cause de son malheur. Isabelle l’avait transformé en son père l’archange Uriel.
Il était réputé pour être un coureur de jupon qui n’assumait guère ses enfants. Et pendant qu’il se débattait avec l’inconnue, Arlette s’en alla en pleurant d’avoir cru les belles paroles de ce menteur. Le cœur de la belle en fut brisé tandis qu’Isabelle riait allégrement de ce malentendu.

Perdant tout espoir de s’unir avec Bernard-Félix, Arlette accepta d’avancer la date son mariage avec Rigobert. Les fiancés s’uniraient le 24 décembre à l’église de Macouba, même si les bans n’étaient pas encore publiés. Elle ne prêta plus attention, aux paroles de ce menteur de Bernard-Felix lorsqu’elle le croisait. Il n’était qu’un baratineur comme tous les autres. Rigobert était certes un homme distant qui n’aimait pas s’étendre sur ses sentiments, néanmoins elle pouvait compter sur ses solides épaules. Si seulement, elle pouvait ressentir une passion dévorante pour lui au lieu de ce chien de Bernard-Felix.

Quant à Ti Bèt fè, il ne baissa pas les bras malgré le violent rejet de sa belle. Il s’enfonça dans les bois des mornes du Nord de l’île afin de converser avec les esprits des marrons. De cet échange, il espérait que ses vaillants combattants lui donneraient la force de composer une mélodie. Une musique dont la puissance viendrait de la terre, du savoirs ancestrales qui a résisté et surtout du fond de son cœur. Dans sa vie antérieure, on ne lui avait pas appris à vraiment aimer. Son seul amour devait être la canne et rien d’autre. Douciner, caresser, embrasser la femme n’était pas envisageable.

Cependant, il fallait retrousser sa gaule et la retourner pour ne plus voir ses yeux afin d’assouvir son plaisir d’étalon. Et par la suite lui donner pleins de petits négrillons pour que l’habitation ne soit jamais à cours de main d’œuvre.
Il lui a fallu du temps pour comprendre que dans son héritage il n’y avait pas de place pour l’amour envers la femme noire. De ce fait, le meilleur moyen de briser cette chaîne était de lui composer une chanson d’amour en créole. Dans la langue que ses aïeuls avaient créée et qui était malheureusement rongé par la violence et la déshumanisation.

Il chanta et dansa toute la nuit pour composer la plus belle chanson d’amour. Hélas, son entrainement avec les esprits nèg mawon fut interrompu par une horde de démons de nuits. Les compères étaient jaloux de voir que Ti bèt fè avait une autre chance et qu’il pouvait jouir des privilèges d’un corps humain. La horde l’encercla et l’attaqua pour le déchiqueter sur place.

Heureusement, il réussit à s’échapper et à courir le plus vite que possible malgré ses profondes plaies qui atteignaient ses os. Étant un humain, il ne pouvait pas s’échapper aussi vite que sous sa forme d’esprit. De plus il sentait qu’il allait bientôt perdre son apparence et malheureusement, son flacon de parfum fut brisé sous les coups de la horde. Les larmes commençaient à dégouliner sur ses joues car il savait qu’il ne pourrait pas les échapper. Et surtout qu’il ne pourrait plus jamais revoir Arlette, ne serait-ce qu’une dernière fois.

Envahit par la résignation, il arrêta sa course et fit face à ses adversaires. Au moment de lui donner le coup fatidique pour briser a jamais sa forme humaine, une lumière étincelante vint à leurs rencontres.
-Par tous les saints, yo ké pliché bonda’w, constata l’archange Uriel.
Il frappa à terre avec son pied gauche pour faire apparaitre une grande lumière blanche et aveuglante qui fit déguerpir les démons. À bout de force Ti bèt fè s’allongea à terre en attendant de redevenir un mauvais esprit des champs.
-Tu baisses déjà les bras ? Je croyais que tu pouvais déplacer les mornes pour elle.
-Je n’ai plus de force. Je suis complètement en lambeau et mon flacon s’est brisé.
-Vraiment ? Répondit Uriel en lui montrant un nouveau flacon de parfum.
-Uriel …
-Vois-tu mon compère, j’ai fait un parie sur ton histoire d’amour avec l’archange Gabriel. Et pour une fois j’ai bien envie de gagner ! J’en ai marre de le voir se pavaner et d’avoir toujours raison, tchip! Et même que je suis convaincu qu’il a envoyé les démons à ta rencontre. Tchip! Fwa ta la i ké pèd, oui.
Faut le voir pour croire car depuis qu’il a annoncé la bonne nouvelle à Marie, i vini gran moun d’apre’y. Alors qu’il a plus d’enfants que moi surtout au Brésil. Tchip.
-Je m’en fiche de votre querelle du moment que je puisse empêcher son mariage
-Même pas un remerciement ? Alors que je te sauve la vie.
-Je te connais Uriel, que veux-tu ?
-En guise de remerciement je souhaiterai que tu nommes ton premier enfant Uriel. Si tu réussis à la faire changer d’avis, bien évidemment.
Et en guise de réponse, Ti bèt fè grogna et s’aspergea d’une goutte de parfum pour redevenir un beau jeune homme sans aucune égratignure.
-Décidément ma fille Isabelle est vraiment une farceuse en te donnant mon apparence. À force elle va causer ma perte, s’exclama Uriel en repartant vers les cieux.

C’était le jour des noces, Arlette resplendissait dans sa modeste robe. Mais sa procession vers l’autel fut interrompue par la mélodie d’une toutoun bambou. La petite assemblée intriguée par cette sonorité, se dirigea vers l’extérieur pour découvrir un Bernard-Felix en transe. Son souffle et ses doigts étaient en symbiose pour créer une mélodie envoûtante. Puis, il abandonna la flûte pour battre férocement le tambour afin d’annoncer le début de sa parole :
« Doudou man inm’ew pasé lanmou
Tout kô mwen ka brilé lè man ka wè’w
Pa mandé mwen poutchi man swef di ou ».


Il continua à chanter en rythme avec son tambour jusqu’à en perdre la voix. Les invités étaient stupéfaits par cette performance. Même que Rigobert s’inclina devant la prestation de son adversaire, il savait que cet homme méritait l’amour de sa fiancée.
En effet sa musique déversait tous ses sentiments à son égard.
Arlette fut chamboulée par cette déclaration car elle n’avait jamais imaginé qu’un homme puisse se dévoiler autant. En effet, Ti bèt fè dévoila tout son être et ses existences en lui racontant son ancienne vie entant que commandeur d’habitation. Il avait continué à entretenir la tyrannie envers ses frères tout comme son prédécesseur.

Grâce à son pouvoir, il coquait toutes les femmes sur son passage tout en menaçant leurs conjoints Mais un jour, le mari d’une de ses victimes le tua dans le champ de canne. Fou de rage, il devint un mauvais esprit des champs de canne qu’on nomma Ti bèt fè. Il maudissait les travailleurs en mettant sur leurs chemins des serpents ou des scolopendres. Et vivait dans la colère et la haine en ne comprenant pas l’origine de son malheur.
Mais c’est en revenant sous l’apparence de Bernard-Felix pour rencontrer l’amour de sa vie qu’il comprit que c’est lui qu’il maudissait. Lui qui fut aveuglé par les miettes que le béké avait bien voulues lui céder, au lieu d’être solidaire envers ses semblables. Maintenant, il voyait la vie autrement en l’aimant tout simplement.

Face à cette déclaration, Arlette tomba dans ses bras. Les invités versèrent une larme face à sa repentance et regardèrent le curé avec insistance, pour qu’il est pitié des amoureux en les mariant. Mais le curé était farouchement opposé, car combattre les zombis étaient une chose mais marier un esprit des ténèbres dans la maison du Bondieu était au-dessus de ses forces. Décidément cette île était surprenante, il songeait sérieusement à la quitter au plus vite !

De son nuage le Bondieu avait regardé la scène en sirotant son mabi. Il fut enchanté par la performance de Ti bèt fè. Par ces paroles il ressentit tout l’amour pour cette jeune femme. Et bénit le curé de ne pas unir ces deux personnes dans sa maison.
Néanmoins, l’amour doit être au-dessus de tout, de ce fait, il bénit cette union à sa manière. Il déclencha la pluie au beau milieu d’un ciel bleu, et dont le soleil inondait de sa lumière éclatante. Comme dit le diction un mariage pluvieux est un mariage heureux, n’est-ce pas ?
Depuis ce jour, les antillais nomma ce temps ambivalent diab ka mayé déyé lapot légliz.

Ti bèt fè vécut ses sept années auprès d’Arlette en lui donnant un robuste petit garçon qui était le portrait craché de son père dans sa vie antérieur. Malheureusement, il fut contraint de le nommer Uriel afin de respecter sa parole. Décidément, Isabelle et son père sont vraiment des farceurs, tchip !
Et pendant qu’ils vivaient paisiblement, le BonDieu convoqua l’archange Uriel :
-Alors comme ça, tu as pleins d’enfants dans les îles.
-Oh mon père, que j’ai été faible devant la chair mais si tu savais mon père, fanm sé diab. Les îles offrent une multitude de femmes de toutes les couleurs comme un paquet de bonbon qu’on a terriblement envie de croquer à pleine dente.
-Mon pauvre Uriel, que tu es faible devant la chair. Mais je sais que frôler ma perfection est un chemin bien difficile, va en paix mon fils.
-Que vous êtes bon avec moi.
Et pendant qu’Uriel s’en allait le cœur léger par sa confession. Le Bondieu se rendit à Rivière-Salé pour rendre visite à sa concubine, une certaine Isabelle.

Valérie RODNEY


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