Les secrets de la Bèt a Man Ibè

Les secrets de la Bèt a Man Ibè


La bête de Mme Hubert fait partie des personnages légendaires des îles.

La description diverge selon les sources :

La légende est liée à une dame nommée Hubert qui vivait à Point-à-Pitre, réputée pour sa méchanceté. Selon certaines sources, il s’agirait d’une truie vivant avec ses petits. Elle parcourt les rues, à des heures indues, en poussant des grognements tout faisant un bruit infernal avec la chaîne qui l’accompagne. Il s’agirait d’une ensorcelée qui recherche sa délivrance.

Il vaut mieux, quand on entend ce bruit, garder les volets clos car l’imprudent qui tenterait de l’apercevoir deviendrait aveugle ou risquerait d’être dévoré. Selon d’autres sources, c’est un sorcier qui déambule la nuit avec un pied humain et un pied de cheval en poussant des hurlements.

Il existe également un Mas-a-Man Ibè dans le carnaval guadeloupéen : c’est un Mas pour les hypocrites, les traites, les « tanbou-a-dé-bonda » car Dame Hubert , guérisseuse, parcourait les bois la nuit, en compagnie de ses chiens, à la recherche de plantes médicinales et magiques. Critiquée et méprisée le jour par ceux et celles qui la consultent en cachette à la nuit tombée, Dame Hubert devient alors un véritable mythe.

Interprétation de ce personnage

Le cas de la truie

Source : Hélène Migerel

Bêt a man ibê est une femme transformée en truie par un sorcier jaloux. Elle  entraîne dans son sillage dans une cacophonie de bruits de chaînes, de grognements et de cris, des petits cochons, ses enfantsSon passage les nuits sans lune provoque la fermeture des volets. Celui qui s’aventure à regarder par le trou de la serrure risque d’être atteint de cécité. Nul ne sait quelle fourberie du sort ou quel intérêt des puissants les a jeté sur cette terre où ne peuvent pousser que la misère et la faim ; mais le fait est qu’ils sont condamnés sans espoir.

Bêt à man ibê symbolise l’éternel ressentiment de la victime à la fois malheureuse et satisfaite de sa condition de victime parce qu’elle rappelle la lâcheté du bourreau. Elle renvoie à cette permanence du centrage des responsabilités due à la cruelle défection de l’homme. Série d’images où il y a le quotidien, le banal presque archétypal d’une mère à qui incombe seule le fardeau des enfants. La vertu et l’esprit du mal se partagent les territoires de la famille. Le refus du lien social du père montre avec netteté le danger des passions effrénées, des mensonges diaboliques, des subtiles cruautés doublés de la souffrance d’un être amené à sa perte, entouré d’innocents accrochés à ses flancs.

Le cliché d’un combat solitaire pour la survie d’une apparente simplicité mais souveraine à rendre l’émotion contenue et le désarroi des retours en arrière impossibles, raconte le courage modeste et digne par delà les heurts du destin, d’une femme qui perpétue le risque et le refuge, l’évidence et les secrets, renouant le sens de la maternité comme symbole social imposé au corps par un désir violent. La femme et les enfants forment une communauté de « laissés pour compte » soudés par l’aridité d’une existence que seule adoucit la plainte par laquelle se confesse la solitude.

L’esquisse s’attache à justifier l’histoire du fondement essentiellement féminin de la cité, directement dérivé du partage égalitaire du destin de la femme et des enfants. Elargie au rôle de protectrice et de nourrice, la truie est un animal polymastique ( plusieurs seins) où s’ancre l’idée de la fertilité sans père. On devine les formes indécises de la bisexualité  de la femme que draine en outre une fantasmatique d’auto fécondation. Se pose la question de la genèse du mythe comme produit d’antécédent historique réel affectant la population en tant qu’ensemble. Le mythe de Bêt a man ibê renvoie aux grands récits fondateurs qui sont le ciment et la voix de la société antillaise.

D’où la conception de l’absence de père non pas comme expression d’une volonté d’exclusion du pouvoir et du partage, mais comme moyen cohérent de donner corps à la méchanceté, la jalousie, à l’absence de remords d’un partenaire transparent. Sans savoir ni pourquoi ni comment il est le perdant, retranché derrière le masque de la facilité, dépourvu d’héroïsme et d’honnêteté. A un autre niveau d’interprétation, Bêt a man ibê est un totem dont le contenu latent est la situation mère/fils.

Tout individu ayant la curiosité de regarder par le trou de la serrure au moment de son passage doit devenir aveugle. Quand on sait que la cécité est synonyme de castration, que l’aveuglement punit les inconduites sexuelles, le rapprochement incite à s’orienter vers une vérité oubliée, conceptuelle, morale.

Une vérité qui est celle du premier désir et de son interdit. Elle croise l’aventure des autres avec son propre itinéraire. Si elle renie son amant ou feint de l’ignorer, elle marque sa descendance de sa «  reconnaissance » en lui signifiant l’unique lien de filiation. Accueil et rejet, frères ennemis légendaires se trouvent ainsi réunis.

La femme trahie s’ébat dans la même peau que la castratrice. Ces actes tranchent dans les mécomptes et les méprises en se cherchant dans toutes les pratiques où le sujet singulier s’affronte de façon radicale à la Loi. Telle est sans doute l’intuition dont est porteur cet être surnaturel : ces frontières qui sont toujours celles où l’être humain avec l’impossible, rencontre ses limites et tente de les franchir.

Ou un sorcier a vraiment transformé la dame en truie sans toute cette psychanalyse derrière ?

lafleurcurieuse

Gaegaba

Source : Abobo ! de Hector Poullet

En 1820, un navire négrier clandestin approche des côtes de l’île de la Guadeloupe. Le maître de l’habitation Bois Debout négocia l’achat d’un adolescent chétif de 16 ans. Il se nommait Gaegaba et provenait du royaume de Dahomey. Mais lors de la vérification de l’état de ses dents, l’adolescent en profita pour mordre la main de son acheteur. Furieux, le maître le frappa et prévoyait de lui administrer 10 coups de fouet lorsqu’il sera en état.

Sur l’habitation, Gaegaba se lia rapidement avec Agamemnon, son protecteur qui était en contact avec des marrons du massif de la Madeleine. Il apprit à parler le créole et découvrit qu’il y avait eu récemment une période où l’esclavage avait été supprimé. Depuis une vingtaine d’années il avait été rétabli après une guerre et une répression qui avait fait de nombreux morts dans la population. Entre temps, la morsure du maître commençait à prendre une teinte violette. Le maître avait de plus en plus mal à la main. Heureusement sa Da le soigna avec ses herbes médicinales.

Le jour J approcha où Gaegaba devait recevoir sa punition ainsi que l’initial de l’habitation marqué fer rouge. De mauvais foi, le maître lui augmenta le nombre de coup de fouet mais l’esclave resta de marbre. Car lorsque le fer rouge vint au contact de sa peau, un grand cri s’échappa de la maison du maître. Cela ne l’empêcha pas de lui foutre des coups de fouet alé pou viré. Mais plus il le battait, plus des cris de souffrance provenaient de sa maison.

Surpris, le maître se précipita vers sa demeure. Et il découvrit avec effroi les marques de fouets et du fer brulant sur le corps de son épouse au bord de l’agonie. Tandis que la peau de Gaegaba était toujours intact. Aussitôt, le maitre le scella dans un tonneau et le jeta dans une pente vers la mer. La barrique dévala la pente, arriva après un dernier ressaut sur les rochers en bas, explosa . Et là ! Surprise ! Ce n’est pas le gringalet Gaegaba qui apparut, mais un homme grand et fort, torse nu, plus âgé que l’adolescent qu’on avait introduit dans le tonneau.

L’homme sortit de la ceinture de l’espèce de culotte que portaient les esclaves de l’Habitation une pipe en terre cuite blanche. Il sortit sur un rocher, fuma tranquillement la pipe, puis feignant d’ignorer ceux qui l’observaient d’un regard incrédule, sortit de sa bouche un œuf qu’il cassa en deux. Il jeta au plus loin qu’il put une demi-coquille.

Du haut de la falaise, le maître de la Roncière et ses deux sbires suivaient le spectacle, ébahis. A l’endroit même où la demi-coquille d’œuf était tombé dans l’eau, apparut une barque. Comme une pirogue caraïbe, avec une vingtaine d’hommes qui ramaient mais également une voile triangulaire sur un mât incliné. Gaegaba, sans un regard pour ceux qui l’observaient, se jeta à l’eau et nagea pour rejoindre la barque, on l’aida à se hisser à bord, la voile fut déroulée, les rameurs se mirent à ramer en chantant dans une langue inconnue.

On les voyait donner de grands coups de pagaie comme pour rythmer la chanson. En un clin d’œil, les rameurs étaient dans le canal des Saintes et le bateau, dont on ne vit bientôt plus que la voile, disparut de la vue de ceux qui, les yeux écarquillés, se trouvaient encore sur une falaise.

Stupéfait, le maître questionna rapidment Agamemnon le mentor de Gaegaba. Celui çi lui confia que Gaegaba retournait chez lui, qu’il était un guerrier, une Bête à Man Ibè, que les Bêtes à Man Ibè reviendraient en force depuis l’Afrique, qu’elles allaient faire cesser l’esclavage. Qu’elles allaient libérer tous les esclaves du monde. Qu’elles signaleraient leur présence par des bruits de chaînes. Il ne fallait pas s’inquiéter, de ne pas nous mêler, que les Bêtes à Man Ibè seraient toujours là, autour de nous pour protéger des méchancetés des Blancs.

Sur cette Habitation plus de dix personnes ont péri de mort violente dans les dix dernières années. Enfin, il n’est pas rare dans toute la région d’entendre des bruits de chaînes la nuit : la Bête à Man Ibè semble bien présente et hante toujours nos nuits.

De la Bête à Man Ibè aux Bétamaridés

Lors d’une rencontre culturelle, Hector Poullet interrogea un béninois qui lui raconta l’histoire des Bétamaridés.

Dans le nord du pays et dans une partie de l’actuel Togo, vit une ethnie, les Bétamaridés, réputée pour ses constructions et ses villages fortifiés. Il es probable que ces fortifications soient dues à la nécéssité de se protéger contre le rapt lors de la traite négrière. Dans un de ces villages il y eu deux jumeaux, deux marassas comme disent les Haïtiens.

Avoir des jumeaux dans une famille est considéré comme un don des dieux, et par conséquent comme bénéficiant eux-mêmes de pouvoirs divins. De ce fait, ils étaient élevés dans la plus grande intimité de ceux qu’on pourrait comparer aux chamanes du village.

Lors de leur initiation dans les bois, un des jumeaux fut enlevé par deux mercenaires blancs armés de fusil. Heureusement une femme cachée dans les hautes herbes, avait assisté à la scène. Elle avertit rapidement le village afin que le frère et tous les jeunes partent traquer les voleurs. Hélas quand les Bétamaribés arrivèrent à Ouidah, le bateau sur lequel était embarqué le premier jumeau avait mis les voiles.

On dit qu’ils ont attendu toute une année dans le port d’Ouidah le retour de ce même bateau qui avait emmené leur frère. Un jour enfin le bateau revint, ils se portèrent tous volontaires pour la grande traversée, pour aller à la recherche de celui qu’ils voulaient ramener au village. On ne les a plus jamais revus.

Ne serait-ce pas ces Bétamaribés que nous appelons les Bête à Man Ibè ?
Le mystère demeure…

Conclusion

Personnellement, au vu de nos traumatismes j’aurai tendance à adhérer à l’analyse d’Hélène Migerel. Mais que dois je penser face à vos nombreux témoignages sur les mystères occultes ? Ceux que j’ai regroupé sur l’île de la Guadeloupe relatent souvent avoir vu une ombre fuyante qui traînait des chaînes. Je tiens à signaler que je n’ai pas retrouvé ce genre de récit sur l’île de la Martinique. Est ce les guerriers Bétamaridés qui nous protègent ?

Peut-on envisager une projection collective de nos traumatismes profonds ? Une manifestation de ce monde qui s’adapte à notre conscience collective ?

Ou cela relève réellement de l’Invisible, nos îles regorgent d’esprits qui voguent entre les deux mondes. Et grâce à nos racine africaines, nous pouvons les voir et les entendre. Etant une amoureuse de nos croyances ancestrales, j’aime à croire que c’est le cas.


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