Anansi dans les cultures africaines et caribéennes


Anansi est l’un des personnages les plus importants du folklore d’Afrique de l’Ouest et des Caraïbes. Il a aussi le nom d’Anase, Ananse et Annancy. C’est une araignée, mais il apparaît et agit souvent comme un homme. Il est parfois désigné sous le nom de Kwaku (Père) Anansi e til est réputé pour sa malice et ingéniosité. Selon certains mythes sa femmes est connue sous le nom de « Mademoiselle Ananse » ou plus communément « Aso ». Il est décrit comme une araignée, un homme, ou une combinaison des deux.

Figure de créatrice cosmique, de divinité supérieure, de démiurge. C’est dans le cas dans de nombreuses populations.

Chez des peuples d’Afrique occidentale, l’araignée, a préparé la matière des premiers hommes, créé le soleil, la lune, les étoiles. Ensuite, le dieu du ciel, Nyamé, a insufflé la vie en l’homme. L’araignée continue de remplir une fonction d’intercesseur entre la divinité et l’homme, comme un héros civilisateur, elle apporte les céréales et la houe.

Les Achantis ont fait de l’araignée un dieu primordial : l’homme a été créé par une grande araignée. Une légende malienne la décrit comme le conseiller du dieu suprême, un héros créateur, qui, se déguisant en oiseau, s’envole et créé à l’insu de son maître le soleil, la lune et les étoiles…puis règle le jour et la nuit, et suscite la rosée.

Tisseuse de la réalité, elle est donc maîtresse du destin, ce qui explique sa fonction divinatrice, très largement attestée de par le monde. Chez les Bamoun du Cameroun, par exemple, l’araignée mygale a reçu du ciel le privilège de déchiffrer l’avenir…

Dans le bestiaire de l’art Bamoun, le Ngaame (un autre de ses noms) dispute la première place au serpent royal…Sa signification est universelle et complexe. Liée au destin de l’homme, au drame de sa vie terrestre, la divination par le Ngaame a créé une technique du déchiffrement des signes…

Elle consiste à placer sur l’orifice du trou de la mygale des signes que l’animal bouscule la nuit et transforme en message. A travers eux, le devin cherche la guérison, la protection contre l’ennemi, la joie de vivre.

Chez les Mitsogo du Gabin, un mythe iniatique raconte comment l’arignée Dibobe fait la navette incessante le long de son fil pour remonter l’esprit (gedidi) des mourants au village des ancêtres puis faire redescendre l’esprit des nouveaux-nés dans le ventre de leurs mères, tissant ainsi des liens continus entre les vivants et les morts.

Les récits de la Côte d’Or

Les récits de la Côte d’Or sont faciles à diviser en deux groupes, les contes Anansi, et les autres. Anansi est l’araignée, et on lui associe en général son fils, Kweku Tsin (Tsi). Pourquoi tant de contes d’araignée?

Aucune explication satisfaisante n’a pu être donnée. Cela ne peut pas être dû entièrement à la surabondance des araignées dans les habitats et leurs alentours, car d’autres communautés tout le long de la Côte semblent s’être fixées sur d’autres animaux, comme l’éléphant et la tortue.

Sans aucun doute, beaucoup d’histoires d’Anansi telles qu’elles sont dites de nos jours sont dues à l’observation du comportement et des caractéristiques particulières de l’araignée, elles sont un effort pour expliquer le pourquoi et parce que, et, en général, on estime que cet animal est un animal malin, rusé, plein de tromperie, qui court allègrement se cacher au plafond parce qu’il a fait quelque chose de honteux et a, par malheur, été démasqué.

Voici deux dictons tirés du folklore sur Anansi:

-La sagesse de l’araignée est plus grande que celle du monde entier assemblé.
-Malheur à qui mettrait sa confiance dans Anansi, un sournois, un égoïste, un avare.

Les histoires qui n’appartiennent pas au cycle d’Anansi sont en général du type “c’est ainsi que”.

Branche Akan-ashanti du Ghana

Comment il se fit que la sagesse vint dans la tribu :

On dit que Kwaku l’Araignée, il y a bien longtemps, balaya et rassembla en un seul tas tout le savoir du monde, et l’enferma dans une gourde. Puis il déclara qu’il allait escalader un arbre et y suspendre la gourde, comme ça, toute la sagesse sur terre…il n’y en aurait plus !

Alors il ramassa la gourde et quand il atteignit le pied de l’arbre où il devait la suspendre, il prit une ficelle, la lia à la gourde et suspendit celle-ci devant lui, puis il entreprit de grimper à l’arbre. Il grimpa, et grimpa, et grimpa, en vain. Il se démena encore, encore il s’efforça de grimper et grimper-en vain. Mais voilà que son fils, Ntikuma, qui se tenait là à côté, dit :
Tu n’as plus d’yeux pour voir, c’est sûr, quelle honte, n’aurait-il pas été bien mieux de tourner de l’autre côté la gourde pour la mettre sur ton dos? Sans doute alors aurais-tu été capable de grimper?

Et lui, Araignée, dit :
Du balai, toi et tes manières de parler comme les Anciens.

Et il se retourna pour grimper encore une fois comme auparavant, encore une fois sans succès. Alors il réfléchit, longtemps, et, en fin de compte, prit la goure et la plaça derrière lui. Puis il se mit à grimper, et monta rapidement Kra! Kra! Kra! et il continua jusqu’à ce qu’il atteignît le point où les branches commençaient à s’élargir à partir du tronc.

Il se dit en lui même : “Moi, Kwaku Ananse, par l’esprit des génies, Afio ! Je ferais aussi bien de mourir mon enfant qui est si petit, si petit, si petit… et me voilà moi, moi qui ai collecté toute la sagesse – à ce que je croyais- en un seul lieu…à moins qu’il en reste un peu que je n’aurai pas repéré…et lo ! mon enfant … ce bébé encore à la mamelle m’a montré comment faire”.

Alors il saisit la gourde, et il y eut un bruit de quelque chose qui se fend! et il la jeta au loin, et il y eut un bruit de quelque chose qui s’éparpille. Et c’est comme cela que tout un chacun a obtenu un peu de sagesse : et quiconque n’était pas allé là-bas à temps- pour en ramasser un peu- est, excusez moi de le dire, un imbécile.

Branche baoulé de la Côte d’Ivoire

Dans les contes populaires dont les personnages sont habituellement des animaux , il est presque toujours une bête qui personnifie le triomphe de l’intelligence et de la ruse sur la force stupide et brutale. Chez l’européen c’est le Renard, chez les africains de la zone dite “soudanaise”, du Sénégal jusqu’au Nil c’est le lièvre, chez les habitants de la forêt tropicale, où les renard n’existe pas et où les lièvres sont rares, ce sont des animaux divers, chez les Baoulé de la Côte d’Ivoire, c’est l’Araignée, mais avec des restrictions.

A vrai dire, il y a dans l’Afrique noire d’autres peuples que les Baoulé dans la littérature orale desquels l’Araignée apparaît de temps à autre. Mais elle n’y joue en général qu’un rôle épisodique et quoiqu’elle y soit communément représentée comme un animal perspicace et rusé, elle n’y revêt pas le caractère très spécial que lui attribuent les fables des Baoulé.

L’araignée et les palmistes du ciel

Un jour, M.Kenndéoua s’enduisit le dos avec du latex de liane de caoutchouc et se rendit chez Mgr le Ciel. Celui-ci était absent. Kenndéoua s’en fut à l’endroit où Mgr le Ciel conservait ses amandes de palme; il y en avait un grand tas sur le sol. M Kenndéoua dit aux gens du Ciel :
-Si nous nous amusions à chanter ?

Et il s’étendit sur les amandes de palme et se mit à chanter avec les gens de Mgr le Ciel. Au bout d’un moment, il se releva lentement, jeta avec précaution son pagne sur son épaule, prit congé et retourna chez lui. Là, se débarrassant de toutes les amandes de palme qui grâce au latex de caoutchouc, s’étaient collées sur son dos, il s’en nourrit pendant plusieurs jours.

Quand sa provision fut épuisée, il retourna chez Mgr le Ciel et fit de même que la première fois, et ainsi de suite pendant un certain temps, jusqu’à ce que les gens du Ciel eussent constaté avec surprise que le tas de palmistes de leur maître avait diminué sensiblement.

Soupçonnant M. Kenndéoua de quelque ruse, ils le surveillèrent et, comme il était venu de nouveau leur rendre visite et qu’après avoir chanté il se disposait à prendre congé, ils le prièrent de rester encore un peu :
Non, dit-il, il se fait tard, il me faut rentrer à la maison.

Il allait partir, quand les gens du Ciel saisirent le bout de son pagne, comme pour le retenir. Le pagne tomba et les mandes de palme apparurent, collées à son dos de M.Kenndéoua. Mgr le Ciel se fâcha et voulut faire frapper Kenndéoua, mais celui-ci s’en tira en disant :
-Ma femme Akorou ne me prépare pas à manger, je suis bien obligé de vivre d’expédients.

On se mit à rire et à injurier M.Kenndéoua, qui prit la fuite.

Les récits de la Caraïbe

En Jamaïque, selon l’ethnologue Martha Beckwith, les premières allusions écrites à Anansi, durant la période de l’esclavage, figurent dans le Journal of a Residence among the Negroes in the West Indies de Matthew Gregory Lewis. Ce journal posthume fut rédigé sur l’île et en mer entre 1815 et 1817, lors des deux séjours de ce jeune dandy anglais venu faire connaissance avec ses plantations jamaïcaines. Il ne sera publié qu’une vingtaine d’années plus tard. Puis en 1924, la folkloriste et ethnographe américaine Martha Beckwith publie son recueil de conte : Jamaica Anansi stories.

Ces textes prouvent que le folklore africain a survécu au « passage médian » des navires négriers. En fait, ces traditions orales étaient les seules possessions qui ont survécu à ce voyage déchirant et devraient être chéries de manière appropriée.

Le filou Anansi, à l’origine un dieu-araignée d’Afrique de l’Ouest, continue de vivre dans ces contes. Pourquoi cet animail est-il si universel ? Et pourquoi tant de contes populaires afro-américains ont-ils raconté ses exploits, sous un nom ou un autre ? 

Anansi est l’esprit de rébellion ; il est capable de renverser l’ordre social ; il peut épouser la fille des rois, créer de la richesse à partir de rien ; déjouer le diable et tromper la mort. Même si Anansi perd dans une histoire, vous savez qu’il vaincra dans la suivante. Pour un peuple opprimé, Anansi a transmis un message simple d’une génération à l’autre : 

Que la liberté et la dignité valent la peine de se battre, à n’importe quel prix.

Anansi et la chèvre (Jamaïque)

La chèvre plante son arbre plantain, l’arbre ayant commencé à porter il décide de rentrer pour s’en occuper demain. Le jour suivant, il repart et dit : “C’est bon, ça va bientôt mûrir !” 

Le jour suivant, quand il vient le couper, Br’er Nansi le coupe et le mange avant. Br’er Chèvre dit: “Où est mon plantain?” . Il va à la maison d’Anansi, mais furtivement Anansi, sa femme et ses deux enfants accourent sur le toit. Br’er Chèvre attend en bas en colère. 

La fille d’Anansi dit qu’elle est fatiguée et qu’elle voulait se jeter sur le sol. Epuisée elle se laissa tomber à terrer. Chèvre l’a coupe et l’a range dans son sac de course, puis il dit: “Baa-aa, voici mon plantain!”.

Le fils d’Anansi dit qu’il voulait se laisser tomber et donc tombe. Chèvre le coupe et le met dans son sac de course.

De ce fait, Anansi déclare: “Comme je suis si gros, saupoudrez des cendres sur le sol et quand je vais tomber, je ne vais pas m’écraser.” Aussitôt Chèvre saupoudre le sol, Anansi tombe et les cendres s’envolent vers le visage de Chèvre et l’aveugle. 

Depuis ce jour, Nansi garda le plantain.

Konpè Nanzi et le diable (Curaçao)

Nanzi venait à peine de tuer Chat Tig’. Il revenait à la maison en chantant, mais il aperçu quelqu’un qui venait à sa rencontre. Quand il regarde de plus près, il remarque qu’il ne s’agit pas de Manzè Maria, mais du Diab’ lui même en personne, qui s’approchait sous la forme d’un singe. Nanzi se dit à lui-même :
-J’vais lui faire une bonne farce.

Diab’ arrive près de Nanzi et le salue très gentiment..
-Comment vas-tu Nanzi?
-Oh ! Comment vas-tu Compère ? Et la santé ?

Diab’ marche en compagnie de Nanzi et discute avec lui jusqu’à ce qu’ils arrivent devant la maison de ce dernier. Et Nanzi fait rentrer Diab’ chez lui. Pendant tout ce temps, il n’a cessé de lui taper sur l’épaule et de parler sans arrêt. Durant toute cette plaisante conversation, Nanzi a glissé sa main autour de la queue de Diab’.

Et là, il l’empoigne et la tire très fort, bien et fort, si bien que Diab’ se met à hurler de rage ! Nanzi fait comme s’il est devenu fou. Il lance le diable en l’air et le fait tourner et tourner jusqu’à ce qu’il entende quelque chose qui fait crac!

Et le Diable gicle en l’air en faisant un grand trou dans le toit. Et il retombe, et de suite Nanzi le fouette avec sa propre queue, jusqu’à ce que sa main n’en puisse plus. Après, il le jette dehors avec sa queue et tout de suite après il fait son signe de croix. Le diable hurle, hors de lui.

Un moment plus tard, il revient pour se battre, mais Manzè Maria et tous les enfants font vite le signe de croix, et ils lui font un pied de nez, et Diab’ s’enfuit.

Les enfants rient tellement qu’ils doivent se tenir les côtes. Toute la famille se met à table. Manzè Maria offre du café et des biscuits, et Nanzi leur raconte ce qui vient d’arriver à ses cabris.

Dans la version de 1983, Nanzi reste avec la queue dans la main, et Manzè Maria va raconter de partout la victoire de Nanzi sur le diable.

Le cancan entre Man Tortue et Konpè Zagrignin

Les contes sur Anansi ne sont pas aussi répandus dans les îles francophones. Néanmoins, le personnage perdure en Guyane française. Je partage tout de même un conte de mon enfance où l’araignée a un rôle important dans la “malédiction” de la tortue.

Cette histoire se passait il y a très longtemps. Quand Jézikri était encore garde champêtre au Marigot : juger vous- mêmes si c’est vieux ! Le Bondieu voulut donner un grand dîner dans le ciel et invita toutes les bêtes qui pouvaient voler. Ce qui est bien compréhensible, seules les bêtes à ailes pouvant aller au ciel par leurs propres moyens.

Les avions n’existaient point encore, ni les fusées, ni tous ces engins qui, de nos jours, atteignent la lune et bien d’autres planètes . . . Cela ne s’était encore jamais vu, et les bêtes ailées, flattées par cette distinction, voulaient toutes êtres à leur avantage pour ce grand jour.

Le Bondieu qui les connaissait toutes, n’oublia personne et toutes reçurent leur invitation. Mais Commère la Tortue qui était envieuse et jalouse, désirait vivement aller au ciel. Pour ce faire, elle aurait vendu son âme !  Elle essaya de provoquer une révolte parmi les oiseaux contre le Bondieu, mais n’y parvient pas.

On lui répondit fort et judicieusement qu’il était l’être suprême, que nul ne pouvait le critiquer, ni prétendre influer sur ses décisions . . . Comme c’est curieux, avait répondu Tortue. Il m’a pourtant invitée.  Les autres se moquèrent d’elle. Elle fut confondue mais ne renonça pas pour autant à son idée d’aller au ciel.

Dans sa tête, petit à petit, elle conçut, comme vous l’allez voir, un plan assez subtil. Le matin du jour du grand dîner, dès l’aube, toutes les bêtes à ailes se mirent à faire toilettes. Elles arrachaient toutes leurs plumes défraîchies, se brossaient les ailes et se paraient avec le maximum de se soin. Tortue ne les perdait pas de vue, elle les observait.

A un moment, elle s’approcha de Pigeon et se fit toute gentille pour lui demander s’il voulait bien lui offrir les vieilles plumes qu’il avait enlevées : après les avoir nettoyées elle les vendrait pour se soigner car elle était malade et avait dépensé toutes ses économies à cet effet.

Pigeon attristé, n’ayant jamais vu Tortue aussi humble, pensa qu’il fallait qu’elle soit vraiment dans le besoin pour se comporter de cette manière-là.
–  Prenez-les donc ma chère, dit-il. Si elles peuvent vous servir à quelque chose, j’en serait fort heureux.

Pigeon l’aida même à rassembler, lui en fit un petit paquet qu’il noua avec une herbe. Tortue partit en remerciant et alla du côté de Dindon. Elle raconta la même histoire, puis se mit à critiquer Paon qui, disait-elle, était une créature prétentieuse et sans cervelle. Elle ajouta que Dindon était ma fois bien plus beau, et qu’il ne fessait pas tant d’extravagances.

Elle profita de l’effet de ses paroles pour lui demander quelques-unes de ses plumes qu’elle regarderait en souvenir de lui. Et Tortue s’en alla trouver Paon. Dès qu’elle le vit. Elle se mit à rire, de façon assez canaille.
-De qui te moque-tu ainsi ? lui demanda Paon. Je me moque de de Dindon, répondit plus bel oiseau   que de Dieu n’ait jamais créé. Il fait une roue devant un miroir, je n’ai jamais rien vue d’aussi stupide.

Paon lui répondit : Dindon est vraiment trop sot. Ça, vous pouvez le dire reprit Tortue. Il ne peut tout de même pas prétendre rivaliser avec vous, vous qui pourriez concourir avec l’arc-en-ciel en personne ! Pour moi, il est devenu fou. Mais que vois-je cher ami ? Vous vous enlever des plumes ? Dieux qu’elles sont belles ! Elles le sont en effet, répondit Paon. Et pourtant je n’ai enlevé que les plus laides.

Elles sont du reste lourdes à porter. S’avez-vous que souvent j’en ai mal au croupion ? Mais que voulez-vous, il faut souffrir pour être beau ! Ahah, dit tortue, comme j’aimerais avoir quelques-unes dans mon salon ! Alors là je ferais très certainement des jaloux. Prenez-les donc reprit Paon, vous me ferez bien plaisir. De toutes façons, je me servirai plus jamais de celles que J’ai enlevées.

Tortue s’empressa de les ramasser et ensuite, alla auprès des autres oiseaux. Elle les flatta tous, tout en les dénigrant à tour de rôle… Elle réussit ainsi à avoir une bonne quantité de plumes. Quand elle en eu suffisamment, elle alla chercher de la colle qu’elle obtient en blessant le tronc d’an arbre à pain pour en recueillir la gomme. Puis, elle se colla des plumes aux pattes, s’en mit sur le dos, sous le ventre, attendit que la colle soit bien sèche et prit son envol vers le ciel.

Lorsqu’elle y arriva, tous les oiseaux s’y trouvaient déjà et chacun occupait la place qui lui était destinée.  Tortue n’étant pas attendue et pour cause dut se glisser dans la cuisine. Là, elle put boire et manger à satiété, tellement que, bientôt saoule, elle se mit à dégoiser des vantardises.

Les domestiques en profitèrent pour le questionner :   
-Comment se fait-il que vous soyer pas dans la salle à manger comme vos amies ? 
– Voyons, vous n’êtes pas perspicaces, mes amies. Comment pensez-vous que moi Tortue, je puisse me trouver en la compagnie de ces énergumènes ? Pour qui donc me prenez-vous, messieurs ? Je suis une créature à quatre pattes, ne me confondez surtout pas avec ses stupides bête-à-plumes qui sont là. J’avais fait le pari que je viendrais ici, et pour cela je les ai forcés à me donner des plumes. Certes il y en a parmi eux qui ont essayer de résister, mais je leurs ai forcé la main : ils ont dû s’incliner.

Les paroles de Tortue les laissèrent perplexes. Comment ! Se disaient-ils, l’Aigle, le Mansfenil auraient cédé à Tortue ? Eux si fier ? Comme c’est étrange ! Pendant ce temps, Pigeon qui, le matin lui rapporte quelques friandises. Tout les autres acquiescèrent, sauf l’aigle qui prétendit que tortue était indigne de tant d’attentions.

Un domestique qui se tenait derrière ce dernier pour lui servir du vin, et qui avait aperçut trois de ses plumes sur le dos de Tortue fut tellement surprit qu’il laissa tomber la bouteille et le vin salit l’aile du roi des oiseaux qui , mécontent, le toisa et lui dit : Espèce d’animal-domestique, vous ne pouvez donc pas faire attention ?

Ah monsieur, ne criez pas si fort ! Je ne suis qu’un domestique, et pourtant je ne m’abaisserais pas, moi à obtempérer aux ordres de Tortue. Elle ne pourrait se vanter comme elle le fait de m’avoir forcé à lui donner mes plumes. L’aigle, stupéfait, dévisagea le domestique, puis se tournant vers les autres oiseaux, leur demanda : 
-Vous comprenez quelque chose à ce galimatias, vous autres ?
-C’est pourtant bien facile à comprendre, repartit le domestique comme moi, alors que, ce matin même, vous vous soumettiez aux volontés Tortue. Je ne suis pas le seul à l’avoir entendue s’en vanter :  tous les domestiques peuvent en témoigner.                                       

Il n’avait pas fini de parler que Tortue, ivre comme un Polonais, poussait la porte et entrait. Tous les oiseaux ouvrirent des yeux étonnés. Ils ne la reconnurent pas tout d’abord ainsi affublée de son tas de plumes. Puis petit à petit reprit ses sens. Elle était meurtrie, avait mal partout, était désorientée, malade. Elle se mit à gémir et à se demander pour quel moyen elle reviendrait sur terre.

Une araignée qui était dans un coin du plafond eut pitié d’elle et lui parla ainsi : -Je crois ma chère que vous avez bien cherché ce qui vous arrive. Moi, à votre place, je ne m’attarderais pas ici. Je partirais sur-le-champ…   
-C’est vrai ce que vous dites, je vais m’en aller. Mais voulez-vous m’indiquer le chemin de la porte ? L’araignée tendit une de ses grandes pattes. Lorsque Tortue, encore toutes délabrée, fut à la sortie et regarda en bas, elle aperçut très loin dans le noir, une petite boule lumineuse, pas plus grosse qu’une bille.

Elle comprit que c’était la Terre. Elle se mit à trembler de tous ses membres et recula effrayée. L’araignée comprit son désarroi et lui fit une proposition :
-Je vais essayer de vous tirer d’affaire, ma chère, mais il faudra vous mettre sur le dos. Je vous prendrais entre mes pattes et filerais jusqu’à la terre pour vous y déposer. Mais cela à une condition : c’est que vous restiez tranquille car mon fil n’est pas en métal : vous risqueriez d’arriver sur terre plutôt que prévu, et ce pour votre plus grand malheur !

Tortue ne pouvait mieux espérer. Elle se mit sur le dos et l’araignée ayant fixé l’un des bouts de son fil à la porte du ciel   afin d’y remonter, prit Tortue entre ses grandes pattes et lui dit : Maintenant, poussez- vous un peu vers la sortie. Là doucement, doucement. Et hop elles commencèrent à descendre. Mais Tortue avait si peur qu’elle ferma les yeux et se mit à crier : Au secours, au secours, à moi à l’aide !

Voulez-vous vous taire, lui dit l’araignée. C’est encore une chance que le fil ait résisté au départ ! Il a subi une drôle de secousse ! Alors courage, malheureuse, Tortue cessa de crier mais elle n’étais pas très rassurée. Petit à petit pourtant, elle s’habitua et alla même jusqu’à ouvrir les yeux. Alors elle vit d’où l’araignée sortait son fil et cette découverte l’amusa.

Sa malignité reprenant le dessous, elle lui demanda :   Ma chère d’où sortez-vous donc tout ce fil ? Que vous importe ? Répondit l’araignée, pourvu que je vous conduise à terre… Un moment après, la tortue lui reposa la même question : Dites moi ma chère amie, d’où tirez-vous tout ce fil ? Est-ce de votre bouche ? L’araignée, mécontente, lui répondit sèchement : Exactement. Comme c’est bizarre, reprit tortue, je vois votre bouche et je ne vois pas sortir du fil.

L’araignée fit la sourde oreille et elles continuèrent à descendre. L’araignée lui demanda alors : Vous êtes gai. Est-ce vous approcher de la terre qui vous donne tant de joie ? Exactement, répondit Tortue. Un moment après elle se mit à chanter : Zagrignin filé, filé sé filé mwen ka filé . L’araignée n’y voyant aucun mal, rit à son tour et lui dit : J’aime bien vous voir gai. Tout à l’heure, là-haut, vous étiez si pitoyable !

Tortue, mécontente de cette réflexion, hocha la tête et pensa : “Voilà comment elle me traite, eh bien, nous allons voir ce que nous allons voir !” Elles éclatèrent de rire et se mit à chanter d’abord très fort : Papillon bête à aile puis doucement : Et puis très fort : Colibri bête à plumes. Et doucement : Zagrignin tjou fè fil.

L’ araignée était irrité par l’ attitude de Tortue. Quelque chose dans ses manières la contrariait, et elle-même lui posa cette question :
-Que chantez-vous ma chère ?                                                                                              
-C’est la chanson des bêtes à ailes.                                                                                                
-Tiens, répondit l’araignée, je la connais bien mais il me semble que vous dites doucement des paroles que je ne comprends pas.                                                                                      
-Pas du tout, dit Tortue vous faîtes erreur, ma chère.                                             
-C’est possible, dit l’araignée. Tortue resta tranquille pendant un moment puis elle se remit à chanter.

L’araignée ne disait rien et écoutait avec beaucoup d’attention cette fois. Alors Tortue, enhardie, chanta très fort. Si fort qu’elles ne sentirent pas que depuis un certain temps l’araignée ne filait plus. Tout à coup son regard croisa celui de L’araignée : un regard terriblement dur et plein de reproches. Effrayée, elle se mit à crier :                                                                                                    
-C’est faux, faux, faux, je vous jure.
L’araignée la regarda encore et lui dit : Sale bête, ingrate, fille des tripes de Satan, tu iras au diable !

Et un seul coup, elle lâcha Tortue qui dégringola queue par-dessus queue par-dessus la tête, puis tomba sur le dos sur une pierre ou sa carapace se brisa en treize morceaux. Depuis ce jour-là, sa carapace, qui était lisse, est divisé en figure géométriques.

Toutes sa descendance est affublée de cette tare et marche clopin-clopant. L’histoire ne dit pas si elle avait tiré la leçon de sa mésaventure. Elle dit simplement qu’elle gagna Compère Lapin à la course. Alors croyez-moi, c’est à vérifier.

Yékrak !

Conclusion

Aujourd’hui le conte est passé de l’écrit à l’oral, du village à la ville, de la ville à l’école, les conditions de récitation, le statut du conteur, le topos du conte ont changé, comme le montrent les auteurs des récentes études sur le conte créole. La réappropriation du patrimoine du conte au sens créole – contes, devinettes, histoires, proverbes, jeux de mots-passe par de nouveaux lieux comme l’école, les salles de spectacles, la radio et la télévision.

Le conte s’est adapté aux divers médias avec plus au moins de bonheur, simples réécritures à destination d’un public ciblé, incrustations savoureuses chez certains romanciers. Et pourtant, malgré tous ces avatars, elle résiste, la petite araignée, et elle est bien reconnaissable. Elle vit toujours, au Ghana, dans des publications à cinq sous vendues dans les rues, imprimées sur du méchant papier, en grosses lettres, illustrées de dessins naïfs. Plaisir du conte, transformé, arrangé, modernisé, littérarisé, théâtralisé, cinématographié, mais plaisir qui demeure…

Que doit Anansi à son continent d’origine, l’Afrique ? Quelle transformation a-t-il connu aux Antilles, dans le domaine de la plantation ?  A quel besoin des auditeurs (ou lecteurs) le personnage d’Anansi répond-il ?

Que ce soit dans les démêlés d’Anansi avec les puissants, avec sa femme, ses voisins, ses enfants, la réalité du village africain émerge. C’est le village de la forêt avec ses traditions, son mode de vie, les tâches journalières, les obligations de la parenté. Il est évident que passant de l’autre côté de l’Atlantique le mode de vie change, cela va sans dire. Ce qui ne change guère est la fonction du personnage dans le conte, personnage ambivalent, ambigu, il est pour les enfants, fabuleux, un modèle de survie : apprendre à faire fonctionner sa cervelle, ne pas avoir peur, etc, un modèle aussi à ne pas suivre en raison de son égocentrisme forcené.

Dans l’utilisation qu’en font les adultes, le personnage, comme cela se faisait déjà en Afrique sert à « dire les choses sans les dire », et comprenne qui se sent visé. La parole voilée a passé la mer. Mais attention à qui serait tenté par des lectures sociologisantes. Les transcriptions que nous avons trouvées sont relativement récentes. Pour la partie africaine, à part un conte datant de la moitié du XVIIIe, ils sont tous entendus au début du XXe. Pour la partie outre-atlantique, à part les contes cités par Lewis (vers 1817) ou Dasent vers 1850, ceux-ci datent tous de la fin du XIXe, début XXe. Nous ne sommes plus guère dans la plantation, mais dans le bourg ou la ville.

A quel besoin des auditeurs répond-il ? Probablement à un besoin compensatoire, à des besoins communautaires, mais je crois sincèrement que cet embobineur apporte autre chose. Comme l’a très bien montré Efua Sutherland, une dramaturge ghanéenne, en expliquant le succès de l’anansegoro au Ghana, c’est un spectacle total. Les musiciens et les acteurs font participer les spectateurs, qui demandent à être mystifiés, encore et toujours par Anansi. Et qu’importe si vous connaissez déjà l’histoire, l’auditeur ou le spectateur aime la réentendre ou la revoir jouer.

Jacqueline Picard (Le roman d’Anansi) lors d’une interview de Marie-Noelle Recoque Desfontaines

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