En quête des patriarches

En quête des patriarches


Au commencement était une famille qui bénéficiait d’une relation privilégiée avec Dieu. Au fil du temps, cette famille devint féconde et se multiplia, donnant naissance au peuple d’Israël. Ainsi débute la grande saga de la Bible, fondée sur des rêves d’immigrants et sur l’espérance suscitée par la promesse divine, elle sert d’ouverture, haute en couleur et d’une grande richesse d’inspiration, à l’histoire subséquente richesse de la nation d’Israël.

Abraham est le premier des patriarches. Dieu lui promet une terre et une nombreuse descendance. La promesse divine se transmet de génération en génération, par l’intermédiaire du fils d’Abraham, Isaac, puis du fils d’Isaac, Jacob, connu également sous le nom d’Israël. A leur tour, les douze fils de Jacob deviendront les patriarches des douze tribus d’Israël, mais c’est à Juda que sera accordé l’honneur insigne de régner sur les autres.

A tous les points de vue, historique, psychologique et spirituel, les récits consacrés aux patriarches sont une réussite littéraire prodigieuse. Mais constituent-ils pour autant des annales dignes de foi de la naissance du peuple d’Israël? Quelles preuves détenons-nous que les patriarches Abraham, Isaac, Jacob, sans oublier les matriarches Sara, Rebecca, Léa et Rachel ont véritablement existé?

L’Abraham historique

La datation

La bible, il est vrai, livre quantité d’informations chronologiques spécifiques qui devraient permettre, pour commencer, de préciser quand ont vécu les patriarches.
Dans le récit biblique, l’histoire des débuts d’Israël se déroule selon les séquences bien ordonnées: les patriarches, l’Exode, la traversée du désert, la conquête de Canaan, le règne des juges, l’établissement de la monarchie.

En effet, la bible donne d’ailleurs la clef pour le calcul de capitaines dates. Par exemple dans le livre des Rois (1 R 6,1) précise que l’Exode s’est déroulé 480 ans avant la construction du Temple de Jérusalem, laquelle fut entreprise dans la quatrième année du règne de Salomon.
Le livre de l’Exode (Ex 12, 40) indique également que les Israélites avaient dû subir 430 année de servitude en Egypte avant de quitter le pays. Si l’on ajoute 200 ans, qui correspondent à peu près à la durée de vie des patriarches à Canaan avant le départ pour l’Egypte, on peut dater le propre départ d’Abraham pour Canan aux alentours de 2100 ans av J.C.

Problème de chronologie

Le problème de cette chronologie était qu’elle soulevait de sérieuse questions, dont la moindre n’était pas fabuleuse longévité d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qui auraient vécu bien au delà de cent ans. En outre, les généalogies ultérieures des descendants de Jacob semaient la confusion; elles étaient même franchement contradictoires.
Par exemple, Moïse et Aaron y sont présentés comme des descendants de la quatrième génération de Lévi, le fils de Jacob, alors que Josué, qui leur était contemporain, est présenté comme étant un descendant de la douzième génération de Joseph, autre fils de Jacob. La divergence est de taille.

Certains savants affirmait que certains détails particulier du récit de la Genèse contenaient la clef permettant de vérifier leur fondement historique. Des éléments comme les noms propres de personne, les coutumes particulières de mariage, les lois qui régissaient l’achat des terrains, etc. Mais surtout, ils recherchaient les preuves permettant d’assurer avec certitude que des tribus pastorales d’origine mésopotamienne parcouraient bien la région de Canaan aux alentours de l’an 2000 av J.C .

CANAAN

Malheureusement, cette quête des patriarches historiques ne fut pas couronnée de succès. La période qui embrasse la date suggéré par la Bible ne s’est pas révélée compatible avec le récit biblique. En effet, l’archéologie prouve de façon indubitable qu’aucun mouvement subit et massif de population ne s’est produit à cette époque. Jongler également avec les dates n’a pas davantage résolu le problème.
Le problème majeur provenait du fait que les savants qui prêtaient foi au compte rendu biblique commettaient l’erreur de croire que l’ère des patriarches devait à tout prix être considérée comme la phase première d’une histoire séquentielle d’Israël.

Le début de l’écriture de la bible

Le texte biblique livre certains indices qui permettent de préciser le moment de sa composition finale, comme la mention répétée de chameaux.
L’histoire des patriarches est pleine de chameaux, par troupeaux entier. Quand ses frères vendent Joseph en esclavage (Gn 37,25), ce sont des chameaux qui transportent les marchandises de la caravanes. Or, l’archéologie révèle que le dromadaire ne fut pas domestiqué avant la fin du IIe millénaire et qu’il ne commença à être couramment employé comme bête de somme au Proche-Orient que bien après l’an 1000 av J.C.

D’ailleurs, l’histoire de Joseph contient un détail des plus révélateurs: la caravane de chameaux en question transporte de la “gomme adragante, du baume et du ladanum”. Cette description correspond, de façon évidente, au commerce de ces mêmes produits, entrepris par les marchands arabes sous la surveillance de l’Empire assyrien, aux VIIIe et VIIe siècles av J.C.

De plus, les fouilles du site de Tell Jenmeh (gros entrepôt situé sur la voie principale empruntée par les caravanes qui effectuaient la liaison entre l’Arabie et la Méditerranée), dans la plaine littorale du sud d’Israël, révèlent une augmentation spectaculaire du nombre d’ossements de chameaux au cours du VIIe siècle av J.C. Pour la plupart, ces ossements proviennent d’animaux adultes, qui servaient de bêtes de somme, et dont l’origine n’était pas locale (sinon, on y aurait aussi trouvé des ossements d’animaux jeunes.

Des sources assyriennes mentionnent, précisément à la même époque, l’emploi régulier du chameau pour le transport caravanier de marchandises. Ce n’est donc qu’à partir de cette époque que le chameau fera partie du paysage et qu’il sera possible de l’intégrer dans les détails d’une récit littéraire.

Ces indices démontrent que ces texte furent écrits de nombreux siècles après l’époque à laquelle la Bible situe la vie des patriarches. Ces anachronismes, et bien d’autres, indiquent que les VIIIe et VIIe siècles av J.C ont été une période particulièrement active de composition du récit des patriarches.

frise

La situation du Proche Orient ancien

royaume israël

Quand nous examinons les généalogies des patriarches, et celles des nombreux peuples issus de leurs amours, mariages et échanges familiaux, on s’aperçoit que l’ensemble forme une carte humaine haute en couleur de l’ancien Proche-Orient. Cette saga familiale fut dessinée indubitablement à partir de la perspective des royaumes d’Israël et de Juda au cours des VIIIe et VII siècles av J.C.
Ces histoires nous offrent un commentaire très précis des affaires politiques de la région aux époques assyrienne et néo babylonienne. Non seulement, il est possible de dater de cette époque la plupart des termes ethniques et des noms de lieux, mais leur représentation s’accorde parfaitement avec ce peuples et les royaumes voisins entretenaient avec Juda et Israël.

Des relations conflictuelles

Les récits bibliques sur les patriarches décrivent également fort bien les relations entre, d’un côté, les royaumes d’Israël et de Juda et, de l’autre, leurs voisins orientaux. Durant les VIIIe et VIIe siècles av JC, les contacts entre les deux royaumes hébreux et les royaumes d’Ammon et de Moab étaient souvent hostiles, du reste au début du IXe siècle, Israël exerçait sa domination sur Moab.
Cela explique pourquoi ces turbulents voisins orientaux sont présentés de façon fort peu flatteuse dans les généalogies des patriarches.

Après que Dieu eut éradiqué les villes de Sodome et de Gomorrhe, Lot et ses deux filles ont trouvé refuge dans une grotte perchée sur les hauteurs. Leur isolement leur interdisant de chercher un époux, les deux filles qui voulaient désespérément avoir des enfants, servirent à boire à leur père.
Profitant de son état d’ivresse, elles couchèrent avec lui et, de cette liaison incestueuse, naquirent deux fils: Moab et Ammon.

Genèse 19, 30-38

La destiné du royaume de Juda

Il y a longtemps, le bibliste allemand Martin Noth soutenait que la description des événements qui relatent l’émergence d’Israël (les histoires des patriarches, l’Exode, l’errance dans le Sinaï) ne formait pas à l’origine une seule et unique saga.
D’après sa théorie, les traditions séparées de tribus indépendantes furent rassemblés de manières à former un récit cohérent, destiné à favoriser l’unification politique d’une population israélite dispersée et hétérogène.

Selon lui, le centre géographique de chaque cycle d’histoires, en particulier pour ce qui concerne les patriarches, offre l’indication certaine de l’endroit où (indépendamment des événements contés) a eu lieu la composition du récit. Par exemple, les histoires d’Abraham se situent dans la partie méridionale de la région montagneuse, autour d’Hébron, au sud du royaume de Juda.
De son côté, Isaac serait plutôt associé aux étendues désertiques de la frontière méridionale du Juda, en particulier autour de la région de Beersheba. En revanche, les activités de Jacob se déroulent pour une grande part, dans les montagnes septentrionales et en Transjordanie, région qui concernent d’avantage le royaume du Nord, ou royaume d’Israël.

Noth suggérait qu’à l’origine les patriarches étaient des ancêtres régionaux séparés, qui se trouvèrent rassemblés ultérieurement au sein d’une généalogie unique dans un effort accompli en vue de la création d’une histoire unifiée.

Donnée actuelles

Il est aujourd’hui évident que le choix d’Abraham, considérant sa relation étroite avec Hébron, première capitale du royaume de Juda, et avec Jérusalem (“Shalem”, en Gn 14,18), répondait à un besoin de souligner la primauté de Juda dès les débuts de l’histoire d’Israël.
C’est un peu comme si un écrivain racontait l’histoire de l’Amérique du nord en accordant une importance primordiale à l’île de Manhattan ou à un bout de territoire sur lequel allait être batie, longtemps après, la moderne Washington.

En effet, jusqu’au VIIIe siècle av J.C, Juda était un royaume plutôt isolé, à la population clairsemée. L’alphabétisation y était peu répandue et sa capitale, Jérusalem, n’était qu’une modeste bourgade de montagne. Mais, à la suite de l’anéantissement du royaume d’Israël par l’Empire assyrien, en 720 av J.C, la population de Juda crût considérablement.
Le royaume se dota d’une administration élaborée et finit par émerger comme l’un des pouvoirs dominants de la région. Dirigée par une très ancienne dynastie, la capitale se targuait de posséder le Temple le plus imposant consacré au Dieu d’Israël.

C’est pourquoi, à partir de la fin du VIIIe siècle, mais surtout pendant le VIIe siècle, Juda acquit un sens aigu de sa propre importance et de sa destiné divine. Le royaume considérait sa survie comme le signe évident que Dieu l’avait prédestiné, depuis la lointaine époque des patriarches, à régner sur toute la terre d’Israël.
Unique survivant du mode de gouvernement israélite, Juda se considérait comme l’héritier en tire de l’ensemble des territoires et des populations qui avaient survécu aux ravages commis par les Assyriens. Le puissant message de cette nouvelle vision des choses devait être transmis au peuple de Juda et aux communautés israélites dispersées, qui vivaient sous la férule des Assyriens. C’est ainsi que naquit l’idée panisraélite, centrée autour de Juda.

Unification

C’est la raison pour laquelle le récit patriarcal dépeint une ascendance commune à tout le peuple israélite, en la faisant remonter au plus judéen des patriarches: Abraham. Cependant, même si les histoires de la Genèse gravitent principalement autour de Juda, elles n’en honorent pas moins au passage les traditions israélites du Nord. Ainsi, le personnage d’Abraham cimente les deux traditions, méridionale et septentrionale, jetant un pont entre le Nord et le Sud.
La mention d’Abraham qui érige un autel à Sichem et à Béthel témoigne clairement de l’ambition judéenne de prouver que, même les lieux que l’idolâtrie des souverains israélites a souillés, étaient, à l’origine des sites consacrés par les patriarches sudistes.

Conclusion

Il est tout à fait possible, voire probable, que les épisodes individuels du récit des patriarches soient fondés sur d’anciennes traditions locales. Cependant, l’usage qui en est fait et l’ordre dans lequel ils ont été réarrangés en font une puissante expression des rêves judéens du VIIe siècle.
En effet, rien ne pouvait souligner plus fortement la supériorité de Juda sur les autres tribus que la bénédiction finale de Jacob à ses fils, réunis autour de son lit de mort.

Le récit traditionnel des patriarches doit donc être considéré comme une sorte de “préhistoire” pieuse d’Israël, dans laquelle Juda joue le rôle central. Il décrit les prémices de la nation, définit ses frontières,insiste sur le fait que les Israélites venaient d’ailleurs, qu’ils faisaient pas partie des peuples indigènes de la région, embrasse les traditions du Nord et du Sud, tout insistant finalement sur la supériorité de Juda.

Source:
Résumé du chapitre en quête des patriarches du livre la bible dévoilée de Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman (n’hésitez surtout pas à l’acheter).


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