solibo

Solibo Magnifique

Patrick Chamoiseau
Roman caribéen
Parution en 1988

« Fort-de-France, pendant le carnaval. Devant son public médusé, le conteur Solibo Magnifique meurt, foudroyé par une égorgette de la parole. Autostrangulation? Ou meurtre? Toute l’assistance est soupçonnée, notamment Bateau Français, dit Congo, fabricant de râpes à manioc, et qui aurait empoisonné Solibo avec un fruit confit.
Bouafesse et Évariste Pilon mènent l’enquête, allant jusqu’à garder à vue Patrick Chamoiseau lui-même. Quant à Congo, suspect numéro un, il sera laminé. Ce que, d’interrogatoire en interrogatoire, les deux policiers vont pourtant révéler, c’est l’univers caduque, au seuil de l’oubli, des Maîtres de la parole, des grands conteurs qui avaient, tel Solibo, le goût du mot, du discours sans virgule. »

Mon avis

Solibo Magnifique » raconte sous forme d’enquête la vie de ce personnage éponyme, qui à lui-seul, représente la communauté traditionnelle et éteinte de la Martinique. Doué d’une belle parole et d’un esprit antillais attaché aux racines de ses origines, Solibo meurt d’une façon inexplicable devant un public qui vient encore écouter ses perles de sagesse. En effet, Solibo parle, parle, puis hoqueté dans un virage de la parole, s’arrête. Le conteur trépasse sans que la compagnie ne croie à une mort que rien n’a annoncé.
Pour résoudre ce mystère, Bouafesse un Martiniquais qui désire monter les échelons au point d’oublier d’où il vient, et Evariste Pilon, un Français qui ne connait pas bien la culture du pays, vont interroger une poignée d’habitants qui étaient sur le lieu du crime et qui ont déjà eu la chance de côtoyer le conteur par le passé.

Commence alors une enquête délirante tropicale à travers le personnage de Chamoiseau, des anecdotes rapportées par ces personnages hauts en couleur qui vont nous aider à définir le mystérieux Solibo mais également montrer au lecteur ce qu’est devenu le beau pays de la Martinique avec le temps. Car l’écrivain préfère se dire marqueur de paroles, il refuse une agonie : celle de l’oraliture, traitant par cette trouvaille, la langue orale à égalité avec l’écriture
Les interrogatoires menés par le délirant brigadier-chef sont l’occasion de frottements savoureux entre langues, entre mondes. D’un côté, le français de la métropole, l’état civil, l’administration, la procédure, l’écriture du procès-verbal, le temps mesuré en heures, jours, années, la logique… De l’autre, le créole ou un français banane qui s’y abreuve goulûment du plaisir de la discussion, des histoires transmises, des deux croix pour signature, de la vie rythmée par les saisons, par le carnaval, les superstitions, les champs de canne du béké ou par l’attente du soir pour siroter le rhum, sans montre ni calendrier.

Face à cette mort stratégique de Solibo Magnifique, l’oiseau de Cham (Chamoiseau) explorateur de la langue, reconstitue avec ceux qui en dernier ont écouté le conteur, les paroles du Maître. Témoin d’une oralité disparue, ce texte est poème, logorrhée, fleuve, navire sans boussole. Il accoste toutes les rives (le congo qui donne sa sueur au béké resté sur son cheval, la parole impossible à bailler, le doux sirop de Sidonise). Avec ses mots, jeux de mots et interpellations du public, il sillonne la terre de Martinique. Avec son pauvre stylo, Ti-Zibié, pas si couillon, a réussi à fixer une trace de cette parole drôle et jaillissante, hymne à une liberté grave et joyeuse.

Ce roman est une grande ouvre littéraire antillaise mais française également. Je suis tombée littéralement amoureuse de l’écriture envoûtante de Patrick Chamoiseau. Certes, il peut être difficile pour un lecteur non antillais de comprendre certains passage, sachez qu’il ne faut pas se décourager. Car ce roman est l’essence de l’aspect rocambolesque de la société créole. Néanmoins il ne faut pas perdre de vue, qu’on lit d’abord pour entendre cette « voix » qui traverse le livre et transcende les pages, cette voix qui s’étiole, qui s’éteint et qui meurt avec les traditions d’une « égorgette de la parole ». 

« Messieurs et dames si je dis bonsoir c’est parce qu’il ne fait pas jour et si je dis pas bonne nuit c’est auquel-que la nuit sera blanche ce soir comme un cochon-planche dans son mauvais samedi et plus blanche même qu’un béké sans soleil sous un parapluie de promenade au mitan d’une pièce-canne é krii?

é kraa?

Mais si le béké est dans la pièce-cannes il reste toujours sur son cheval bien droit et bien haut comme un lélé de canari alors que dans l’herbe sous les zanmas pas au-dessus mais pile en dessous c’est le congo qui donne sa sueur sans même savoir parler francé dire un hak pour que quelqu’un comprenne et sans même comprendre fout’ qu’il y’a des pays comme ça où la mer est par-devant la mer par-derrière la mer est à tribord et à bâbord et que le plus grand chemin du pays c’est le chemin de la mer qui n’a pas de chemin même pour un canot même pour deux canots même pour dix-sept mille canots parce que s’il y avait un chemin même un petit bout de chemin dans un petit bout sans bout de chemin je l’aurais déjà piétonné pour moi-même Solibo qui vous parle là comme çà aussi mal debout sur cette terre que sur une vague deux vagues trois vagues et caetera de vagues et mille fois plus si vous voulez pis apani pon importance dirait Hortense qui danse dans la manigance misticrii?

misticraaa!


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